L'Agriculteur Normand 20 février 2019 à 09h00 | Par T.Guillemot/ J. Pertriaux

Cagny c’est fini ? Et si on se battait pour sauver un outil ...

Le bassin de production de Creully (14) a perdu la féverole à destination de l’alimentation humaine. Celui de Créances (50) est entrain de perdre la carotte. Quant à la plaine de Caen, Falaise et Argentan, son assolement voit à terme s’éloigner la culture de la betterave sucrière. Dénominateurs communs à ces 3 grands pas en arrière, ce sont des considérations environnementales qui ont pris le dessus. Après la désindustrialisation, place à la désagriculturisation ?

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Saint Louis Sucre, filiale du premier sucrier européen, le groupe Südzucker, emploie en France 770 salariés permanents et travaille avec 47 33 planteurs. Le site de Marseille compte 58 salariés permanents. Le site d’Eppeville compte 132 salariés, dont 23 au titre des services centraux. Il est approvisionné par 1 268 planteurs. Le site de Cagny compte 85 salariés permanents. DR
Saint Louis Sucre, filiale du premier sucrier européen, le groupe Südzucker, emploie en France 770 salariés permanents et travaille avec 47 33 planteurs. Le site de Marseille compte 58 salariés permanents. Le site d’Eppeville compte 132 salariés, dont 23 au titre des services centraux. Il est approvisionné par 1 268 planteurs. Le site de Cagny compte 85 salariés permanents. DR - © TG

Lors de la réunion du Comité Central d’Entreprise qui s’est tenue à Paris le 14 février dernier, Saint Louis Sucre a annoncé un projet de restructuration de ses activités industrielles en France pour une mise en œuvre en 2020. La sucrerie de Cagny (14) arrêterait la production de sucre et recentrerait son activité sur le stockage de sucre, de mélasse et la production d’alimentation animale à partir de mélasse, activités qui nécessiteraient 8 emplois. Le traitement d’une partie des betteraves serait assuré par la sucrerie d’Etrépagny (27).
Parallèlement, l’essentiel des activités de la sucrerie d’Eppeville (Somme)serait transféré vers les deux établissements de Roye distants de 25km, ce qui se traduirait par un changement du lieu de travail pour 122 salariés d’Eppeville.
Le site d’Eppeville cesserait sa production de sucre ainsi que la production d’alcool de sa distillerie. Il recentrerait son activité sur le stockage de sucre, sirop et mélasse ainsi que sur l’activité de déshydratation de pulpes. Les betteraves seraient traitées par la sucrerie de Roye, avec un ajustement de volume. Le centre de stockage d’Aulnois, rattaché à Eppeville, cesserait son activité. L’effectif envisagé à terme sur le site d’Eppeville serait de 10 salariés.

Suite à l’interdiction des néonicotinoïdes
Pour la FRSEA et les JA de Normandie, cette décision industrielle est la conséquence de la décision politique de libéraliser le marché du sucre.
« En ouvrant le marché européen et en ne gérant plus les volumes mis en marché, au nom de l’idéologie libérale qui l’anime, la Commission Européenne provoque ce type de conséquences, avec la bénédiction des Etats membres, c’est-à-dire des majorités politiques qui se succèdent, s’insurgent Xavier Hay et François-Xavier Hupin. Après une récolte 2018 plombée par la sécheresse estivale, la fermeture du site de Cagny est une mauvaise nouvelle pour les planteurs normands. Elle fait également suite à l’interdiction d’utilisation des néonicotinoïdes ».
Ainsi, la FRSEA et les JA s’interrogent : « comment maintenir les 15 000 hectares de la production betteravière normande alors que l’usine de Cagny ferme et éloigne la production des autres sites de transformation et que la perte de solutions phytosanitaires ne va faire qu’abaisser la compétitivité de notre production locale ? »
La fermeture de l’usine constitue donc les prémisses d’une réduction de la production à plus ou moins brève échéance. Elle aura des conséquences pour les 1 036 planteurs qui perdent une tête de rotation intéressante au moment même où l’agronomie et la rotation des cultures sont plébiscitées. C’est aussi une mauvaise nouvelle pour les éleveurs de la région qui perdent avec l’usine de Cagny une source d’approvisionnement en pulpes de betteraves, source de diversification des rations des bovins.

10 % de la production  française
La CGB (Confédération Générale des Planteurs de Betteraves) se mobilise aussi pour les 2 500 betteraviers concernés et appelle à une rencontre immédiate au plus haut niveau du groupe Südzucker. « Des sucreries qui disparaissent ce sont autant de conséquences irréversibles pour des agriculteurs, des emplois locaux et des territoires. C’est pourquoi nous nous mobilisons pour défendre et trouver des solutions pour le devenir des planteurs et l’avenir des sites industriels d’Eppeville et de Cagny.» déclare Franck Sander (président de la CGB). Elle a d’ores et déjà planifié une rencontre avec les dirigeants de la filiale française du groupe (Saint-Louis Sucre) pour envisager les différentes options (mardi dernier). Franck Sander a également immédiatement demandé à être reçu par le président de Südzucker dans les plus brefs délais. D’autres contacts sont également en cours auprès des dirigeants politiques nationaux et locaux.
Si la crise que connaît la filière betterave-sucre-éthanol est sans précédent, la CGB appelle à ce que toute décision qui viendrait remettre en cause les capacités industrielles ou agricoles à produire du sucre de betterave soit mûrement réfléchie et concertée. Il est primordial de ne pas compromettre une excellence agronomique et industrielle que la filière a mis de nombreuses années à bâtir.
Elle mettra tout en œuvre pour préserver la capacité industrielle française à produire du sucre, maintenir les bassins de production et assurer un débouché rémunérateur aux planteurs de betteraves français.

 

Damien Louvel(producteur de betteraves, élu FDSEA et à la Chambre d’agriculture de l’Orne)
« Un coup de massue derrière la tête »
« L’annonce du projet de fermeture de l’usine de Cagny est une grande surprise pour tous les planteurs. Nous n’y étions pas préparés. Nous avons augmenté la durée de fonctionnement de la sucrerie à 120 jours. Un argument avancé depuis longtemps par l’usine pour rendre l’outil viable et durable. Historiquement, elle fermait le 20 décembre. Là, elle ferme le 15 février. L’allongement permet de réaliser des économies d’échelle. Mais Saint-Louis Sucre, filiale du groupe allemand Südzucker, décide d’un plan de restructuration justifié par une baisse des cours du sucre et une année déficitaire. Il préfère planter en Allemagne ou en Pologne. Nous, planteurs de l’Orne, du Calvados et de l’Eure avons réalisé des investissements en Cuma ou propre pour cette culture. Les entreprises de travaux agricoles aussi. C’est toute une économie parallèle qui est menacée. Mais aussi l’élevage : la pulpe de betterave sert à l’alimentation animale. Elle sécurise techniquement et économiquement la ration des taurillons et des vaches laitières. Si l’usine de Cagny ferme, les éleveurs devront aller vers d’autres sucreries et supporter des coûts de transport supplémentaires. L’économie normande prend un coup de massue derrière la tête. Le moral est en berne. Il est vrai que l’usine a connu beaucoup de pannes cette saison, l’outil est vieillissant. On comprend mieux pourquoi il n’y a pas eu de travaux de maintenance… Selon moi, c’est la fin de la betterave dans l’Orne. Nous allons semer nos dernières betteraves en mars. Enfin, pour cette fois, j’espère vraiment me tromper et que l’on trouvera une solution. »

Alain Tourret (député du Calvados)
« Des mesures de compensation ou de réindustrialisation»
« La sucrerie de Cagny permet depuis plusieurs décennies d’avoir un débouché économique pour la récolte des betteraves. Elle emploie de manière permanente 90 personnes et, par ailleurs, à travers des contrats saisonniers, permet à 70 personnes d’avoir une activité industrielle, économique et agricole. Plus de 1000 agriculteurs utilisent la sucrerie pour la transformation des betteraves. C’est donc un pan entier de l’agriculture normande qui est menacé par la décision brutale de la direction de Saint-Louis Sucre.
Il est inconcevable qu’une telle décision soit prise sans qu’il y ait des mesures de compensation ou de réindustrialisation. J’appelle donc l’ensemble des pouvoirs publics, sous la direction de Monsieur le préfet, à se réunir avec les représentants de la Région, du Département, de l’intercommunalité et de la commune de Cagny afin d’obtenir des informations indispensables qui ne nous ont pas été communiquées et afin d’entendre les représentants du personnel et du monde rural.
Les actionnaires allemands prétendent qu’il est nécessaire de s’adapter à la nouvelle donne du marché du sucre. Or, la seule solution qu’ils semblent apporter est la fermeture d’une activité économique. Nous condamnons une telle décision qui ne prend en considération ni le tissu économique et agricole normand ni la vie des centaines de familles impactées par une telle mesure.»

Hubert Courseaux, (vice-président du conseil départemental du Calvados)
« Etablir un diagnostic de la situation »
« L’annonce de la fermeture de la sucrerie de Cagny est catastrophique. Les planteurs, dont parfois la principale recette provient des betteraves, n’ont rien pu anticiper, car la nouvelle est tombée du jour au lendemain. Je suis consterné par le nombre d’emplois concernés à la sucrerie, mais aussi pour les transporteurs et tous ceux satellites. Nous allons en parler au niveau du Département. Nous nous battons pour une économie normande digne de ce nom. Nous devons d’abord comprendre la situation, prendre contact avec le futur président de la Chambre d’agriculture du Calvados, les syndicats agricoles. Nous devons établir un diagnostic de la situation, en parler autour d’une table. »

 

Patrick Dechaufour  (président du Syndicat betteravier) : coup de tonnerre pour les planteurs
« Rappelons-nous. Pour 2017, Saint Louis Sucre demandait à ses planteurs de relever le défi du post-quota en accroissant les surfaces de betteraves de 30 % afin d’amortir ses coûts fixes et accroître la compétitivité de la filière. Les planteurs de Cagny répondaient favorablement, et on développait le bassin de production. Les planteurs, CUMA et ETA réinvestissaient dans du matériel betteravier (semoirs, bineuses, machines de récolte…), et la SICA pulpes - SCPBN augmentait ses capacités de stockage.
Et pourtant. Ce 14 février, dès la seconde récolte post-quota, Saint Louis Sucre, filiale du leader mondial Südzucker, annonce unilatéralement un projet de fermeture de 2 usines sur 4 en France dont la nôtre, la sucrerie de Cagny !
C’est un coup de tonnerre pour les planteurs pourtant issus de bassins de production parmi les plus performants d’Europe. Comment une telle décision peut-elle être annoncée sans concertation avec les betteraviers qui livrent ces outils industriels depuis plus de 50 ans ? 
Fermer une usine ce sont des conséquences irréversibles tant au niveau agricole que pour la vitalité globale d’un territoire. Ce type de décision doit être mûrement réfléchie et concertée. Ne cédons pas à des logiques financières de courts termes même si la crise de notre filière betterave-sucre est sans précédent.
Car le programme de restructuration annoncé par Südzucker vient durement affecter la France : fermeture de deux sucreries, 2 500 planteurs concernés, 500 000 tonnes de sucres abandonnées en France sur les 700 000 T pour l’ensemble du groupe Südzucker. Cet abandon  représente 10 % de la production sucrière française ou encore 10 % de la production du groupe Südzucker ! On ne peut ni comprendre ni accepter que la France et en particulier Cagny portent une si lourde contribution quant à la restructuration de ce groupe multinational au regard de notre performance agronomique et industrielle.
J’en appelle à notre administration, nos élus locaux, départementaux et de région, nos parlementaires, notre gouvernement, et aux dirigeants de Südzucker pour qu’ensemble nous soyons capables de reconsidérer ce projet de fermeture d’usine de Cagny et refonder un véritable projet industriel et agricole. Maintenir les emplois (plus de 500 emplois directs et induits sur la plaine de Caen) et notre diversité agricole : c’est la feuille de route que nous devrions tous avoir si nous voulons réussir à maintenir un bassin de production de betteraves sucrières  en Normandie (Calvados, Orne, Eure).
Les semaines à venir seront déterminantes, nous avons des premiers rendez-vous avec la direction du groupe Saint-Louis Sucre cette semaine et nous allons rencontrer au plus vite les dirigeants de Südzucker pour trouver ensemble des alternatives aux fermetures d’usines.
Chers Planteurs, soyez assurés de toute ma détermination et de celle des membres de votre Syndicat Betteravier et de la CGB pour trouver une issue favorable à cette situation, nous ne lâcherons rien, et nous irons jusqu’au bout du possible. »


 

Les ETA (Entrepreneurs de Travaux Agricoles) au côté des betteraviers
« En septembre 2017, dans un contexte de fin des quotas sucriers européens et de mondialisation des échanges, la FNEDT (Fédération Nationale Entrepreneurs Des Territoires) s’est engagée dans un partenariat avec la CGB pour défendre la compétitivité de la production betteravière française. Aujourd’hui, à l’heure où la filière betterave est au repos et après une campagne 2018 intense, deux signaux forts sont envoyés : l’annonce des projets de fermeture des deux sucreries de Cagny dans le Calvados et de celle d’Eppeville dans la Somme.
Nous, entrepreneurs de travaux agricoles, sommes mobilisés depuis toujours aux côtés des planteurs et des industriels pour assurer la réussite des chantiers de récolte de betteraves. Nos entreprises s’inquiètent donc de voir cette filière s’affaiblir. Nous avons investi dans des matériels et des technologies de pointe. Nous nous sommes formés aux exigences des industriels pour améliorer la qualité d’arrachage. Nous ne pouvons donc pas accepter une réduction aussi drastique de l’activité betteravière sur certains secteurs. Cela atteindrait gravement la pérennité de nos entreprises et des emplois dans les régions concernées. Nous sommes donc au côté des planteurs qui délèguent une part importante de leurs travaux aux ETA : 50 à 90 % des chantiers d’arrachage selon les régions, 90 % des chantiers de déterrage et 70 % des chantiers de protection des tas. »
EDT Normandie / EDT Hauts-de-France

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