L'Agriculteur Normand 20 mai 2010 à 08h33 | Par Thierry Métivier/CA14 - Jérôme Pavie/Institut de l’Elevage

Conversion bio - Nouvel essor pour le lait biologique

Après une phase de stagnation, voire de régression du nombre d’exploitations laitières biologiques entre 2003 et 2007, les deux dernières années sont marquées d’une forte relance des conversions.

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En 2009, plusieurs laiteries de Normandie étaient à la recherche de lait bio pour répondre à la demande des consommateurs. Parmi elles : Lactalis (collecte toute Normandie), Triballat et Danone (collecte Calvados et Manche) et Biolait (collecte dans l’Orne et la Manche).
En 2009, plusieurs laiteries de Normandie étaient à la recherche de lait bio pour répondre à la demande des consommateurs. Parmi elles : Lactalis (collecte toute Normandie), Triballat et Danone (collecte Calvados et Manche) et Biolait (collecte dans l’Orne et la Manche). - © S. Devé

Le marché du lait bio est en pleine expansion et le prix payé au producteur en 2009 était élevé. Pour les années à venir, il faut s’attendre à un tassement de la prime bio. Plusieurs laiteries collectent le lait bio en Normandie et les incitations sont conséquentes surtout au travers du bilan de santé de la PAC.

Une dynamique partagée en Europe
Au plan européen, les pays tels que le Danemark, l’Autriche, l’Allemagne sont de gros producteurs de lait biologique. Pour certains d’entre eux, tous les volumes ne sont pas valorisés dans cette filière. Le Danemark produit 10 % de son lait sous mode biologique, un tiers du lait de consommation liquide est issu de l’agriculture biologique mais malgré tout, une large part des volumes est soit exportée, soit commercialisée en circuit conventionnel. De même pour l’Autriche, où la conversion à l’AB a été un vecteur de maintien de l’agriculture de montagne, tout le lait biologique ne trouve pas son débouché sous logo AB.
Actuellement, la plupart de nos voisins connaissent la même dynamique de développement à la fois en nombre d’exploitations et en volumes grâce à une conjonction de facteurs.

Les raisons du décollage
En France, plusieurs raisons expliquent cette reprise des conversions. En premier lieu il y a le Grenelle de l’environnement qui a constitué un premier signe politique fort. Le Grenelle a redonné un peu d’espoir dans une conjoncture morose depuis 2003.
Peu après, la négociation du bilan de santé de la PAC a confirmé ce positionnement à travers plusieurs mesures incitatives pour les producteurs biologiques telles que l’aide au maintien de l’agriculture biologique, le déplafonnement de certaines aides, l’arrivée des PDU herbe… accompagnées de mesures nationales : doublement du crédit d’impôt... et certaines consignes telles que l’introduction d’aliment bios dans la restauration collective d’Etat. Enfin, les éléments de marchés ne sont pas à négliger tout spécialement l’évolution de la conjoncture et du prix du lait conventionnel.
L’euphorie surprise de la fin d’année 2007 et du début d’année 2008 - avec les rallonges laitières et l’envolée du prix conventionnel - étaient peu favorables aux conversions dans un contexte de marché du lait biologique qui n’avait encore connu son décollage.
Avec la baisse du prix du lait conventionnel, de nombreux producteurs s’interrogent sur l’agriculture biologique alors qu’ils ne l’avaient jamais fait auparavant. La récente conjoncture du marché du lait en 2009 montre que le prix est un levier très fort. Et plus encore, l’accroissement de l’écart de prix entre lait biologique et lait conventionnel. Cependant le facteur prix n’est pas, à lui seul, suffisant. Il faut que cet élément coïncide avec une réflexion personnelle et les souhaits d’adopter un mode de production soit plus respectueux de l’environnement, soit identifié sous un signe de qualité.

Un marché en croissance…
La consommation de produits biologiques est depuis plus de dix ans en progression forte en France. Plus lente mais régulière, par rapport à nos voisins, la demande a fini par dépasser l’offre de produits et stimulé les prix avec pour conséquence une relance de la dynamique de conversions sur le terrain.
La consommation continue de progresser sans doute sous l’effet d’une prise en compte de plus en plus forte des questions environnementales dans la société. La durabilité, la protection de l’environnement, la qualité des eaux sont des thèmes de plus en plus présents dans l’actualité et qui sont de plus en plus intégrés dans les comportements jusqu’à l’acte d’achat. Les produits biologiques sont de plus en plus présents sur les points de vente, la publicité sur ces produits est maintenant visible, jusqu’à faire des produits biologiques de produits d’appel : lait UTH bio à 1,02 € le litre !
Enfin, l’année 2009, avec la crise qui a affecté les pouvoirs d’achats des ménages, a révélé la solide motivation des consommateurs, car la consommation de lait biologique n’a pas baissé. Au contraire, elle a même continué sa progression même si le rythme des ventes a montré des signes de ralentissement. Loin d’être un phénomène de mode ou une simple réaction à une crise sanitaire, la consommation de produits biologiques s’installe dans les habitudes des consommateurs.

… qui peine à s’organiser !
Si le développement du marché des produits laitiers biologiques appelle depuis 2008 un surcroît de production, l'offre quant à elle peine à se développer simultanément, étant donné le temps nécessaire à la conversion (2 ans). Le recours à l'importation par les principaux opérateurs de la filière sert alors d'ajustement pour pallier aux manques ponctuels de lait bio français.
Ce décalage complique la gestion des volumes par les industriels. A certaines périodes, ils sont contraints d’importer du lait biologique de l’étranger, à d’autres, comme c’est le cas actuellement, ils peuvent être amenés à ralentir le rythme des conversions pour ne pas risquer un débordement de volumes collectés par rapport aux possibilités d’écoulement (mise en place de listes d’attente pour les candidats à la conversion, réduction ou suppression de la prime pendant les 2 années de conversion, etc.).

Les prix “bio” tiendront-ils ?
Au cours de l’année 2009, le différentiel de prix entre lait biologique et conventionnel a atteint des écarts jusque là jamais encore constatés. Selon les mois et les laiteries, l’écart avec le prix du lait conventionnel a pu dépasser les 140 €/1 000 litres. Cet écart, il faut le constater, a été principalement réalisé par la baisse du prix du lait conventionnel.
Cette situation originale peut interroger. Cet écart est-il durable et envisageable sur le long terme ? Un prix aussi attractif ne risque-t-il pas d’inciter trop fortement à la conversion avec la possibilité d’un dépassement de l’offre par la production ? Cette situation avait déjà été vécue en 2002 et avait été suivie d’un effondrement du prix. D’ailleurs nos voisins allemands, observent un rapprochement des prix en lait biologique et conventionnel autour de 70 à 80 €/1 000 litres.  L’acte citoyen et militant connaît aussi ses limites, le prix à l’achat peut également constituer un frein au développement des volumes.
Il serait donc hasardeux de miser sur un prix du lait biologique aussi élevé qu’actuellement pour motiver sa conversion.
Même si la volonté politique de développement de l’agriculture biologique est forte, c’est bien le marché et sa capacité à absorber les nouveaux volumes produits à des prix acceptables pour le consommateur qui conduira à l’augmentation des surfaces converties.

En Normandie, un rythme de conversions qui s’accélère
Les deux régions ont connu en 2009 une forte reprise des conversions, après plusieurs années calmes. Toutes productions confondues on dénombre l’an passé 87 conversions en Basse-Normandie et 27 en Haute-Normandie contre respectivement 59 et 13 l’année précédente. L’agriculture biologique est beaucoup plus présente en Basse-Normandie qu’en Haute-Normandie où elle représente 27 500 ha contre 4 100 ha. On dénombre respectivement 167 et 16 fermes laitières en Basse et Haute-Normandie.
Cependant, même si la dynamique s’est accélérée ces deux dernières années, l’agriculture biologique ne concerne que 2 % des surfaces et des exploitations.

Un besoin de volumes… mais pas trop !
En 2009, plusieurs laiteries de Normandie étaient à la recherche de lait bio, pour répondre à la demande des consommateurs. Parmi elles : Lactalis (collecte toute Normandie), Triballat et Danone (collecte Calvados et Manche) et Biolait (collecte dans l’Orne et la Manche).
Lactalis et Triballat sont actuellement les 2 opérateurs les plus importants. Lactalis est à ce jour le seul collecteur en Haute-Normandie. Ces 2 opérateurs ont accueilli des volumes importants de lait en conversion en 2009, avec une incitation de 30 €/1 000 l pendant les 2 années de conversion réglementaire. Ils sont aujourd’hui qu’ils constituent des listes d’attente pour les candidats à venir, pour échelonner la mise sur le marché de ce lait bio, qui n’aura lieu que dans 2 ans ! La particularité de Triballat est d’avoir reconduit en 2009 le prix de base de 2008.
Danone, qui réalise des produits ultra frais à l’usine du Molay-Littry dans le Calvados (marque “Les 2 vaches des fermiers bio”) cherche à développer sa collecte de lait bio en incitant ses producteurs actuels à réfléchir à ce nouveau mode de production. La recherche de volumes est clairement affichée, sans liste d’attente, avec des incitations importantes (50 €/1 000 litres pendant les 2 années de conversion).
Biolait qui n’est pas un transformateur mais une entreprise de collecte, opère dans toute la France. Il revend ensuite ce lait bio à d’autres laiteries qui n’ont pas assez de producteurs pour alimenter leurs lignes de fabrication. En 2009, Biolait a accueilli beaucoup de nouveaux producteurs. L’une de ses particularités est d’avoir mis en place en 2009 une grille de rémunération du lait bio déconnectée du prix de base conventionnel. A suivre pour 2010.
Côté prix du lait, les primes bio qui se rajoutent au prix de base et aux effets qualité (taux et sanitaire) oscillent autour des 100 €/1 000 litres, en moyenne sur l’année. La prime bio est souvent saisonnalisée, et selon les laiteries et les mois, elle varie de 55 à 120 €/1 000 l.

Une panoplie d’aides incitatives
Dès 2010, une nouvelle mesure “maintien à l’agriculture biologique” va concerner les surfaces bio en Normandie. Elle est à demander lors de la déclaration PAC, et son montant est de 80 € par ha de prairie et 100 € par ha de culture annuelle. Elle n’est pas cumulable ni avec le crédit d’impôt, ni avec une aide à la conversion sur la même parcelle.
Les fermes biologiques, généralement fortement utilisatrices de prairies, vont aussi bénéficier de la revalorisation des DPU liée à la présence d’herbe, en fonction des surfaces en prairies : 80 €/ha pour les 50 premiers ha, et 35 €/ha au-delà de 50 ha.
Les réseaux d’Elevage Lait de Normandie, ont mesuré les effets du bilan de santé de la PAC sur une gamme de systèmes laitiers régionaux. L’étude montre que les systèmes laitiers biologiques sont un des rares cas où l’on tire un avantage de cette réforme. En effet, ils cumulent les deux aides : aide au maintien de l’agriculture biologique et nouvelles DPU herbe. Le bénéfice a été chiffré à près de 3 000 €/unité de main d’œuvre. Soit presque + 4 500 € pour une ferme avec 1,5 UTH en 2010.
Lors du passage en bio, une Mesure Agri Environnementale peut-être souscrite. C’est une aide aux surfaces, à souscrire au moment de la déclaration PAC. En 2009, elle n’était pas plafonnée et semble prendre le même chemin en 2010. Elle est souscrite pour 5 ans, c’est-à-dire que même au-delà des 2 ans de conversion, cette aide continue d’être versée. C’est a priori la dernière année de souscription de cette MAE. Par la suite, à partir de 2011, l’aide à la conversion ne se percevra que pendant 2 ans (l’aide au maintien, d’un montant moindre, prendra ensuite le relais).
Le crédit d’impôt est une mesure nationale, qui trouvait sa justification dans l’absence de mesure de soutien pour ceux déjà engagés en bio, ce qui n’est plus le cas avec l’arrivée de l’aide au maintien. Elle s’applique sur l’année fiscale 2010, c’est-à-dire lors de la déclaration d’impôts de 2011, pour sa dernière année. Comme tout crédit d’impôt, l’Etat verse cette somme si le contribuable est non imposable. Son montant est au maximum de 4 000 €, se décomposant en un forfait de 2 400 € + 400 €/ha dans la limite de 4 ha. Ce crédit d’impôt n’est cumulable ni avec une aide à la conversion (sauf si moins de 50 % des surfaces sont concernées), ni avec la nouvelle aide au maintien. Pour le percevoir, il faut tirer 40% au minimum de ses revenus de l’agriculture biologique.
Enfin, la Région Basse-Normandie participe aussi à cet effort de développement de l’agriculture biologique. La région prend en charge 50 % des coûts de certification plafonnés à 300 €. En Haute-Normandie, le conseil régional prend en charge 30 % de cette même certification, plafonnés à 150 €.
Il également noter que la Région Basse-Normandie subventionne aussi à hauteur de 30 % les investissements spécifiques à la conversion bio : nouveau matériel de récolte et distribution de l’herbe, d’entretien des prairies. Les investissements de simple remplacement et les achats d’occasion sont exclus.

L’agriculture biologique : est-ce possible pour mon exploitation ?
Derrière la question du passage à l’agriculture biologique il y a beaucoup d’interrogations techniques liées à l’application d’un cahier des charges. Sans parler des freins plus psychologiques, voire de certains fantasmes ou de clivages plus politiques. Sur ce dernier point la France connaît une situation bien particulière. Banalisée chez nos voisins européens comme une stratégie “comme une autre”, nous vivons encore en France la conversion comme une rupture par rapport à l’agriculture conventionnelle. Ce phénomène qui tend à s’estomper, conduit à un clivage peu constructif qui ralentit le développement de l’agriculture biologique.
Il ne faut en exagérer la difficulté d’application du cahier des charges. Dans sa dernière version applicable en 2010, quelques obstacles ont été levés le rendant très accessible à la plupart des exploitations laitières qui n’auraient pas poussé trop loin l’intensification des surfaces et de l’animal.
Pour évaluer la faisabilité d’une conversion il suffit de se poser quelques questions : mon parcellaire est-il favorable au développement du pâturage du troupeau ? Suis-je dans une démarche d’optimisation des charges ? … Pour cet exercice, les Chambres d’agriculture proposent un accompagnement et un diagnostic d’exploitation qui, non seulement répondra à la question de la faisabilité, mais vous donnera les clefs d’une adaptation réussie.

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