L'Agriculteur Normand 28 juillet 2016 à 08h00 | Par M.Malo

D-Day : un indien en Normandie

Charles Norman Shay, soldat infirmier amérindien et grand survivant du 6 juin 1944, revient sur cette journée historique. Après 64 ans de silence même auprès de ses proches, Charles décide de revenir sur une période de sa vie qu'il a essayé d'oublier. Brillant héros, il raconte le vécu des hommes de la « première vague » du débarquement sur les plages normandes.

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« De la guerre, j'ai presque tout oublié. Ce n'est pas dû à mon âge. C'est lié aux horreurs dont j'ai été témoin », raconte le vétéran amérindien.
« De la guerre, j'ai presque tout oublié. Ce n'est pas dû à mon âge. C'est lié aux horreurs dont j'ai été témoin », raconte le vétéran amérindien. - © MM

Charles est né le 27 juin 1924 dans le Connecticut (États-Unis) et a combattu lors de la Seconde Guerre mondiale et la guerre de Corée. À 92 ans, l'homme issu du peuple amérindien des Pentagouets a toujours eu cette envie de s'enrôler. Il rejoint la NAVY au printemps 1943. Il fait une formation d'infirmier et embarque sur le « Queen Elizabeth » à New York direction l'Angleterre. À 19 ans, Charles ne s'imaginait pas ce qu'il allait vivre.

Un indien en Europe

C'est seulement à 83 ans que Charles décide de revenir sur cet événement qu'il essaya d'occulter de sa mémoire si longtemps. Arrivé en Angleterre, Charles rejoint le 16e  régiment dans la « Fox company » (régiment d'Omaha Beach). Ayant connu une scolarité dans une école de « blanc », il subit la discrimination qui touche les peuples indiens aux USA. « En partant pour l'armée, je ne redoutais pas du tout le fait d'être amérindien », explique le Pentagouets. Il se rend très vite compte qu'aucune discrimination n'existe. « Nous étions tous dans le même sac. En période de guerre, il faut être solidaire avec les autres », admet-il. Solidaire oui, mais pas forcément ami. « J'essayais de me faire le moins d'amis possible. Je savais que beaucoup d'entre nous ne rentrerait pas », ajoute le soldat. Le jour J (ou D-Day en anglais), Charles Norman Shay faisait partie de la « première vague ». Son régiment fut le premier à fouler le sol normand. « Quand nous avons débarqué, de nombreux soldats sont morts alors qu'ils n'avaient même pas mis un pied sur terre», explique le vétéran. Avec 40 kilos d'équipement sur le dos et de l'eau jusqu'au torse, beaucoup d'Américains se sont noyés en tentant de mettre un pied sur les plages. Charles réussit à atteindre la terre. C'est alors que son cauchemar commença vraiment. Dès lors, le Pentagouet se mit à faire ce pour quoi il avait été formé.« Je nageais de corps à corps. Il fallait que je garde mon esprit clair pour pouvoir faire mon devoir », annonce-t-il. Pendant un certain temps, Charles resta sur la plage d'Omaha Beach. Faisant des aller-retour dans une mer rougie par le sang, les plages étaient parsemées d'obstacles en fer. Son but 1er , sauver ses camarades et les soigner en sécurité. Les prières de sa mère le protégeant, Charles se souvient des « balles qui fusaient en sifflants au-dessus de ma tête et des explosions stridentes qui retentissaient à tout va ». C'est donc derrière de simples buttes de sable que l'infirmier américain ramenait ses frères d'armes.« Les tirs ne s'arrêtaient jamais. Il fallait absolument garder la tête sur les épaules et non sombrer dans la folie. Vous pouviez facilement perdre les pédales. L'adrénaline et mon instinct m'ont permis de rester en vie et d'en sauver d'autres, du moins je l'espère », témoigne avec modestie l'infirmier. « Je ne me battais pas pour la démocratie ou quoi que ce soit. J'avais le sentiment de défendre ma propre terre », explique Charles. Dès la 1ère journée, 1 000 soldats de la « Big Red One » sont tombés au combat (dont 7 des 9 officiers du régiment de Charles). « De la guerre, j'ai presque tout oublié. Ce n'est pas dû à mon âge. C'est lié aux horreurs dont j'ai été témoin », déclare l'amérindien. Après les Ardennes, Charles est fait prisonnier à Auel (Allemagne). Il sera libéré quelques semaines plus tard et repartira aux États-Unis. Il s'engagera peu de temps après pour la guerre de Corée et sera promu sergent.

Retour sur Omaha Beach

En 2007, Charles remet pour la 1ère fois les pieds sur le sable d'Omaha Beach. En arrivant sur la plage, le moment est intense. « Le temps était gris et le vent soufflait. Pas la météo idéale pour réaliser une cérémonie indienne ancestrale pour mes défunts camarades. Quand nous sommes arrivés sur la plage, les nuages ont fait place au soleil et le vent s'est calmé. C'était un signe pour moi, les esprits nous regardaient », souligne-t-il. Il commence par allumer un feu, ajoute des feuilles de sauge et se purifie l'esprit et le corps avec la fumée. Il se concentre ensuite sur ces hommes ayant payé le prix fort en sacrifiant leurs vies. Il prend dès lors du tabac, le met sur son front en méditant des prières avant de le jeter dans le feu. Il répète le même scénario sur les 4 directions (Est, Sud, Ouest et Nord). Frères d'armes, famille et femme, Charles se remémore et prie pour les personnes qui ont marqué son existence. Pour mettre fin à la cérémonie, Charles recouvre le feu de sable. Un rituel émotionnellement fatiguant pour le Pentagouets. « Je ressens ce qu'il s'est passé sur ce lieu. Je ressens leurs âmes. C'est ma manière de les remercier pour ce qu'ils ont fait », raconte Charles. Sur plusieurs lieux, il réalisera cette cérémonie.

Il y a 10 ans seulement

C'est aussi en 2007 que Charles décide, avec l'aide de ses amis Bunny McBride et Harald Prince (professeur, auteur et anthropologiste à l'université de l'État du Kansas), de relater les expériences de champs de bataille de Charles. « J'ai été convaincu. Il y a malheureusement de moins en moins de vétérans. C'était le moment pour moi de participer aux archives et témoignages. J'espère que mon humble contribution sera utilisée par les générations futures ». Avec ses deux amis, il écrit un livre : « Projet Omaha Beach, la vie et le service militaire d'un indien Pentagouets ». Il obtiendra la Légion d'honneur pour son courage par Nicolas Sarkozy en 2007. À 92 ans, Charles Norman Shay, incarne la contribution indienne lors du débarquement. « Du moment qu'il y aura des hommes, il y aura des guerres », termine-t-il, d'un ton solennel.



Charles Norman Shay, en bas à gauche à Aachen, Allemagne.
Charles Norman Shay, en bas à gauche à Aachen, Allemagne. - © MM

Pentagouets (Maine, USA)

C'est au bord de la rivière Penobscot (Pentagouets en français) que Charles passe son enfance. Réserve amérindienne, elle se situe sur la côte Est des États-Unis, à proximité de la frontière canadienne. Le peuple se bat contre les colonialistes anglais. Grands guerriers et alliés des Français, ils lutteront jusqu'au bout pour leur indépendance. Le français Jean-Vincent d'Abbadie de Saint-Castin (aventurier français combattant avec les Pentagouets, mari d'une des filles du chef de tribu) deviendra sachem (chef de tribu) après la mort de son beau-père, le sachem Madockawando. Charles est le descendant du Baron.

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