L'Agriculteur Normand 13 décembre 2016 à 08h00 | Par Propos recueillis par Emilie Chéron, Chambre régionale d'agriculture Normandie

Des agriculteurs agissent en faveur de la préservation des abeilles

Bruno Soenen, céréalier en Plaine de Caen, nous parle des actions qu'il a engagées en faveur de la réduction des intrants et de la préservation des abeilles.

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Bruno Soenen, céréalier en Plaine de Caen.
Bruno Soenen, céréalier en Plaine de Caen. - © CA Normandie


Quelles actions mettez-vous en oeuvre sur votre exploitation ?
Installé depuis 1973 sur une exploitation céréalière à Ouilly le Tesson, je suis en sans labour depuis 1992 avec des rotations de 4 ans. Je fais également partie du réseau DEPHY Ecophyto animé par Agrial. J'utilise depuis longtemps des outils d'aide à la décision pour réduire mes intrants : je fais régulièrement des tours de plaine et des relevés de pièges avant de déclencher des traitements, j'utilise Farmstar pour raisonner ma fertilisation...
Depuis 2012, je mets en place des bandes fleuries pour favoriser la biodiversité sur mon exploitation, notamment les abeilles mais aussi les carabes et les syrphes qui sont des prédateurs de pucerons. En moyenne, on retrouve 14 fois plus de pollinisateurs sur des bandes fleuries que sur d'autres types de bordures. Ces bandes représentent 1 ha 82, soit 3 % de la surface de mon exploitation qui sont reconnus en SIE pour la PAC. En complément, nous avons mis en place, avec Rodolphe Lormelet, un agriculteur de mon secteur qui s'intéresse également aux abeilles, une plateforme d'expérimentation sur les mélanges mellifères pour favoriser les pollinisateurs. Nous testons différents mélanges avec des dates de semis échelonnées pour identifier les mélanges plus intéressants en termes de durée de floraison.

Comment êtes-vous arrivé à vous intéresser aux abeilles ?
C'est une véritable succession de hasards ! Lors d'un week-end en 2012, j'ai rencontré un propriétaire de gite qui me racontait que son fils, apiculteur avec 300 ruches, avait des difficultés à trouver du colza et du tournesol pour placer ses ruches, mais qu'en Plaine de Caen, les apiculteurs devaient se battre pour mettre des ruches près du colza ! Interpellé par cet échange, j'ai voulu tester... j'en ai parlé avec mon animateur DEPHY, qui a trouvé un apiculteur pour mettre des ruches à proximité de mon colza. Dans la foulée, Syngenta contactait Agrial car ils étaient à la recherche d'un agriculteur pour mettre des bandes mellifères et faire des observations sur les abeilles à proximité du colza. On a donc mis un mélange en place et la démarche est partie !
Mais bien sûr, je ne suis pas seul dans l'aventure ! Nous sommes un groupe d'agriculteurs intéressés par la biodiversité. Nous avons pu nous appuyer sur la société Syngenta qui a initié la démarche et nous avons la chance de bénéficier de l'accompagnement de la Coopérative Agrial en lien avec le groupe DEPHY. Nous avons aussi pu compter sur l'Abeille Normande du Calvados qui nous a fait confiance et sur les apiculteurs qui ont installé des ruches chez nous, ce qui nous permet d'étudier le comportement des abeilles en systèmes céréaliers. Sur le plan technique, j'échange beaucoup avec Rodolphe Lormelet, avec qui nous avons mis en place une plateforme d'expérimentation sur une parcelle mise à disposition par Olivier Duval.

- © CA Normandie

Comment se passent vos relations avec les apiculteurs ?
Les relations se passent bien, il y a un climat de confiance qui s’instaure tout doucement mais il faut surtout expliquer comment on fonctionne. L’Abeille Normande du Calvados m’a demandé d’intervenir auprès d’apiculteurs pour présenter l’agriculture raisonnée telle que je la pratique et l’observatoire biodiversité qu’on a mis en place. J’ai parlé de mes pratiques pour raisonner ma fertilisation et réduire mes phytos… ça étonne, les gens sont surpris du raisonnement qu’on met en place sur nos exploitations.
Avec l’apiculteur qui met des ruches à proximité de mes bandes mellifères, ça se passe très bien ! Jusqu’à présent, je n’ai pas fait d’insecticide pendant la floraison. Mais, si après observation des parcelles, on atteint le seuil de nuisibilité, il faut prévenir l’apiculteur pour qu’il ferme ses ruches lors du traitement. Pour moi, ce partenariat n’est pas une contrainte. Il faut arriver à établir un climat de confiance avec l’apiculture et après ça se passe bien !

Quels bénéfices tirez-vous de ces actions ?
Ça me rapporte la satisfaction de faire quelque chose pour l’environnement ! Financièrement, implanter un hectare de jachère apicole coûte environ 150 €/ha (semences à base de phacélie, et trois déchaumages dont un faux semis). Le gain qu’on peut supposer avoir, c’est sur le rendement du colza. Certaines études menées au niveau national ont démontré que la pollinisation du colza par les abeilles permet de gagner 3 à 4 quintaux de rendement/ha.
Cependant, les bénéfices restent très difficiles à démontrer sur mon exploitation malgré les données ou les comptages qu’on peut faire dans le cadre de l’observatoire agricole de la biodiversité. Comptablement parlant, c’est complexe de matérialiser le gain en traitements phyto. A mon niveau, ça fait longtemps que je n’ai pas fait d’insecticides sur colza. Sur cette culture, j’ai un indice de fréquence de traitement (IFT) inférieur à 3. Je sème en bande une variété plus précoce de colza qui fleurit plus tôt et attire les méligèthes. D’ailleurs, d’autres agriculteurs du secteur commencent à adopter cette pratique.

« Depuis 2012, je mets en place des bandes fleuries pour favoriser la biodiversité sur mon exploitation, notamment les abeilles mais aussi les carabes et les syrphes qui sont des prédateurs de pucerons ».
« Depuis 2012, je mets en place des bandes fleuries pour favoriser la biodiversité sur mon exploitation, notamment les abeilles mais aussi les carabes et les syrphes qui sont des prédateurs de pucerons ». - © CA Normandie

Avez-vous identifié des impacts négatifs pour votre exploitation ?
Je n’en ai pas vu pour le moment, ni en terme de salissement des parcelles, ni de présence de limaces… Le seul problème qu’on rencontre dans notre démarche, c’est la réglementation. 3 cahiers des charges distincts existent pour la jachère : les jachères fleuries, les jachères apicoles et les jachères faunes sauvages, avec des dates d’implantation différentes pouvant aller jusqu’à mi-mai ou fin mai. Si on veut qu’il reste des fleurs à butiner pour les abeilles au moment du creux de nourriture en août/septembre, on doit pouvoir semer la jachère jusqu’à fin juin, sinon la jachère est défleurie quand les abeilles en ont besoin ! On est allés rencontrer la DDTM du Calvados pour proposer une simplification de la réglementation avec un unique cahier des charges « jachère biodiversité » et une seule date d’implantation compatible avec une floraison en août. Pour le moment, rien n’a évolué.

Et maintenant ?
Avec Rodolphe, on a prévu de remettre en place le même essai qu’en 2015 sur la plateforme expérimentale, avec 4 mélanges et 3 dates de semis différentes. Ces jachères doivent être ressemées tous les ans car on doit faire un travail superficiel du sol pour éviter le développement des mauvaises herbes. Aussi, on teste également les possibilités de réutilisation des couverts pour voir si on peut économiser un semis une année sur deux.
Récemment, des professeurs de lycées agricoles bas-normands sont venus nous rencontrer pour échanger avec nous sur la biodiversité. Le lycée agricole du Robillard souhaite s’impliquer dans nos expérimentations. Les professeurs et les élèves intéressés vont participer aux comptages de carabes qu’on va faire sur nos exploitations en juin, juillet et août prochains.
Enfin, nous poursuivons nos échanges avec l’administration pour simplifier la réglementation liée à la jachère apicole. Avec le groupe, nous avons également déposé un Groupement d’Intérêt Economique et Environnemental (GIEE) pour favoriser la biodiversité en milieu agricole, notamment les actions en faveur de la préservation des abeilles. Et bien sûr, nous restons disponibles pour échanger sur nos actions avec les personnes que cela intéresse !

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