L'Agriculteur Normand 21 mai 2019 à 16h00 | Par T.Guillemot

Etre coopérateur tout en gardant sa capacité d’indignation

llll La Ferme France a un peu mal à sa coopération. La Normandie n’échappe pas à cette tendance. Malaise de fond ? Incompréhension ? Manipulation ? Un désamour constructeur ou suicidaire ? Pour l’ancien président de JA National, il ne faut pas se tromper de cible. « Engagez-vous dans vos outils économiques, plaide-t-il, et si vos dirigeants ne vous plaisent pas, changez-les ». Rien d’incompatible avec l’engagement syndical. On peut être coopérateur et conserver sa capacité d’indignation mais certains combats se mènent de l’intérieur. Le point avec Jean-Luc Duval, président de Coop de France Normandie.

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Jean-Luc Duval au côté d’Hervé Gasnier. De formation commerciale, le nouvel animateur de Coop de France Normandie partage cette mission avec l’animation du réseau Bienvenue à la Ferme.  « J’aime cette pluridisciplinarité », concède-t-il.
Jean-Luc Duval au côté d’Hervé Gasnier. De formation commerciale, le nouvel animateur de Coop de France Normandie partage cette mission avec l’animation du réseau Bienvenue à la Ferme. « J’aime cette pluridisciplinarité », concède-t-il. - © TG

>> Quel est le poids coopératif en Normandie ?
Les coopératives normandes assurent la valorisation d’une production agricole régionale très diversifiée (lait, céréales, légumes, lin, cidre...) à travers 30 entités et 200 filiales pour un total de 27 800 salariés. Le chiffre d’affaires global de la coopération normande dépasse les 3 Mrd d’euros.

>> Et au plan national ?
On dénombre 2400 entreprises, auxquelles adhèrent 3 agriculteurs sur 4, pour un total de 190 000 salariés.

>> Sur la notion de prix, le projet de loi EGAlim vise à mettre sur le même plan la relation coopérative/adhérent et le contrat commercial. Cette ordonnance  passe mal au sein de Coop de France ?
Si les finalités doivent être les mêmes pour chacun des acteurs et les contrôles applicables à tous, la question des moyens doit être intelligemment posée. Le prix abusivement bas est une notion de droit commercial pour appréhender l’abus qu’un commerçant fait de sa position en rognant ainsi la marge de son partenaire. Cette notion est alors contraire au droit coopératif, qui relève du code rural. Elle ne peut être envisagée pour la relation coopérative-adhérent puisque l’intention d’abus ne peut avoir cours en coopérative.Appartenant aux agriculteurs et ancrées dans leurs territoires, les coopératives ont pour mission de pérenniser la production de leurs agriculteurs adhérents, en l’orientant, l’organisant et la valorisant au mieux en fonction des différents marchés.

>> Le coopérateur n’est pas un fournisseur comme les autres ?
En droit coopératif, nous parlons « d’apports », qui ne sont pas « vendus » à la coopérative mais « apportés » en vertu d’un contrat qui ne relève pas d’une vente. Placer donc l’associé dans une situation d’un fournisseur quelconque est une façon de nier la spécificité coopérative et d’antagoniser les intérêts des coopératives et de ceux des coopérateurs, leurs propriétaires. En somme, adhérents/coopératives ne sont qu’un seul maillon de la chaîne !

>> La notion de « prix payé au producteur » selon qu’il soit d’origine privée ou coopérative, ce n’est donc pas la même chose ?
Le « prix » en coopérative est une rémunération. Au cours de l’exercice, le conseil d’administration, composé d’agriculteurs membres élus par leurs pairs en assemblée générale, définit les conditions de détermination des prix des apports. Chaque année, les agriculteurs-coopérateurs votent l’affectation du résultat : la rémunération coopérative est décidée par des coopérateurs pour les coopérateurs.
Si une coopérative a rémunéré anormalement bas des adhérents, ce n’est pas pour s’enrichir à leurs dépens. C’est par exemple en raison de situations de marchés défavorables. Ce n’est pas pour « abuser » leurs agriculteurs-coopérateurs puisque ce sont bien eux, collectivement, qui prennent les décisions. Prétendre le contraire est un non-sens !

>> Cela explique le décrochage d’Agrial sur le prix du lait ?
Si je change de casquette pour prendre celle de vice-président d’Agrial, je dirais que nous avons toujours été très clairs : pas question pour nous d’élaborer un prix politique. Nous sommes confrontés à une réalité économique que nous assumons. Notre branche lait est jeune, tout n’est pas allé aussi vite que nous le pensions mais ce sont les circonstances qui ont voulu cela. Nous n’avons pas à nous en excuser. Il faut nous laisser simplement un peu de temps pour solidifier nos fondations.

>> Mais qu’Agrial soit l’un des moins-disants sur le prix du lait, que Damien Lacombe (président de Sodiaal) se fasse tailler des croupières par Elise Lucet dans Cash Investigation sur France TV, ça donne mauvaise presse à la coopération  ?
Il y a beaucoup de manipulation dans tout cela. En assemblée générale Lait Agrial, j’ai certes entendu quelques voix discordantes mais j’ai surtout relevé un très grand consensus sur notre stratégie de développement. Les attentes sont là mais la confiance reste de mise.
Concernant le second sujet, il s’agit d’un coup médiatique et d’un coup syndical. On a mélangé un tas de choses sans faire aucune pédagogie. On aurait pu expliquer, par exemple, ce qu’est une holding. Ce reportage, volontairement à charge, a fait très mal à la coopération mais je dis attention. Attention à ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Ceux qui contestent le fonctionnement de telle ou telle coopérative n’ont qu’à en prendre, en toute légitimité, le pouvoir. Qu’ils se confrontent à la réalité économique. Qu’ils se confrontent aux « y qu’a » et « faut qu’on » et on en reparle après...

>> Autre conséquence du projet de loi EGAlim, la séparation du conseil et de la vente concernant les produits phytosanitaires. Ça va dans le bon sens ?
C’est une fausse bonne idée. Avec une approche radicale et erronée de la séparation de la vente et du conseil qui témoigne d’une réelle méconnaissance de la réalité, le Gouvernement va priver les agriculteurs d’un accompagnement de proximité indispensable et remettre en cause le lien essentiel entre les agriculteurs et les attentes des consommateurs. Il est primordial de garder le conseil au sein des filières pour être en mesure de continuer à répondre aux attentes des clients, tant en termes sanitaire qu’environnemental.

>> Pour conclure, que doit faire la coopération pour redonner l’envie d’avoir envie ?
Un, il ne faut pas oublier ses états de services. La coopération, plus particulièrement en cas de coup dur et je pense à la filière lait en particulier, a  bien souvent été appelée à la rescousse pour jouer les pompiers de service. Encore aujourd’hui, avec ce qui se passe dans la plaine au niveau de la betterave sucrière, c’est un modèle coopératif qui est porté sur les fonts baptismaux pour sauver la sucrerie de Cagny.
Deux : faire du lobbying auprès de nos élus locaux. C’est une des principales missions de Coop de France Normandie. Je suis toujours très étonné de leur méconnaissance sur notre fonctionnement qu’ils trouvent très séduisant une fois qu’on leur en a expliqué les tenants et aboutissants.
Trois : je m’adresserai aux agriculteurs qui sont coopérateurs à 75 % et plus particulièrement aux jeunes. Notre challenge, c’est d’assurer le renouvellement des générations de nos instances dirigeantes dans leurs diversités. Alors syndicalistes, investissez-vous dans vos outils économiques au sein desquels vous conserverez toute votre capacité d’indignation. La coopération ne fabrique pas des moutons mais des acteurs responsables au service de tous. La coopération est une notion résolument moderne et tournée vers l’avenir.

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