L'Agriculteur Normand 07 mars 2017 à 08h00 | Par T.Guillemot

Ex-agricultrice toujours lectrice

Yvette va vers ses 91 ans. Tous les jeudis depuis 1969, dans sa boîte à lettres, elle reçoit l’Agriculteur Normand qu’elle lit avec autant d’attention qu’elle lisait Mait’Jacques auparavant. « J’ai plus confiance dans ce qui est écrit dans le journal que ce qu’ils disent à la télévision ». Merci Yvette.

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Si Yvette semble indiquer le chemin à suivre à son fils et son petit-fils, Alain et Nicolas, elle ne les a jamais contraints à devenir agriculteurs.Cependant, les valeurs humaines qu’elle a su transmettre avec son mari aux générations suivantes ont ancré un patronyme à une terre.
Si Yvette semble indiquer le chemin à suivre à son fils et son petit-fils, Alain et Nicolas, elle ne les a jamais contraints à devenir agriculteurs.Cependant, les valeurs humaines qu’elle a su transmettre avec son mari aux générations suivantes ont ancré un patronyme à une terre. - © TG

« J’aime savoir ce qui se passe dans les campagnes. J’ai appris récemment que trop de terres agricoles partaient à l’urbanisation. Je lis et je donne mon avis ». Yvette, née en 1926 à St-Georges-d’Aunay (14), a raccroché les crampons professionnels en 1985 mais reste au fait de l’actualité agricole via l’Agriculteur Normand, version papier. Un avis qu’elle partage volontiers avec son fils, Alain, et son petit fils, Nicolas, deux agriculteurs droits dans leurs bottes. Dans la famille Declomesnil, la défense syndicale, le développement agricole, l’engagement professionnel (...), le sens de l’autre en quelque sorte font partie des gènes. Nicolas est président de JA 14. Alain, longtemps militant syndical, a enchainé ensuite 3 mandats de conseiller général. Son père, Bernard Declomesnil (aujourd’hui disparu) et mari d’Yvette, a œuvré à la construction de la filière laitière régionale d’après-guerre.

Très tôt au piquet
Dans sa jeunesse, Yvette a passé beaucoup de temps au piquet. Non pas qu’elle était cancre, elle a décroché haut la main son certificat d’études en 1940, mais parce qu’à l’époque, les vaches pâturaient à la chaine. Il fallait déplacer le piquet 4 à 5 fois par jour, amener aussi les vaches à la mare pour boire.
L’exploitation familiale d’alors ? Une vingtaine d’hectares et une dizaine de laitières normandes. « C’était mieux que maintenant mais ce n’était pas les 35 heures. Fallait pas compter son temps », s’amuse-t-elle aujourd’hui. Et si les hommes se consacraient aux travaux des champs, la traite et la transformation du lait étaient l’apanage des femmes. « On écrémait et on faisait le beurre qu’on vendait aux marchés de Villers-Bocage ou d’Aunay-sur-odon, quelques poulets aussi. On y allait en carriole, ça marchait bien, on ne se plaignait pas... » Déjà du circuit court pour un plus juste partage de la valeur ajoutée pendant que d’autres petites fermes approvisionnaient la laiterie d’Aunay.

Les vaches tuées sous les bombardements
Yvette se souvient très bien aussi de la guerre. De son père mobilisé qui passe en zone libre, après la débâcle,  et vit un temps dans la clandestinité. Des soldats allemands qui réquisitionnent la chambre familiale ce qui l’oblige à coucher en bas sur un matelas. De la lumière coupée tous les soirs à 9 heures pour cause de couvre-feu. « On a connu la peur », avoue-t-elle. Plus particulièrement après le débarquement qu’elle avait d’abord pris pour un orage. L’aviation alliée pilonne le bocage. Il faut fuir les bombardements « et puis les Allemands nous poussaient pour qu’on leur serve de bouclier ». La famille Declomesnil va errer pendant un mois. Au cours de cet exode forcé, de drôles de comportements de français : « certains nous faisaient payer l’eau sur la route ». La zone est libérée le 15 août. Yvette et sa famille regagnent la ferme familiale. Spectacle de désolation. La presque totalité du cheptel a succombé. « Il nous restait peut-être une vache et 2 ou 3 veaux. On a jeté les cadavres d’animaux dans les trous de bombe et on a mis de la chaux avant de reboucher ».

De reconstruction en construction
Vint alors le temps de la reconstruction et de la construction. Reconstruction des habitations et des bâtiments d’élevage et construction d’une famille..., avec Bernard. « On était à l’école ensemble mais pas dans la même classe. Garçons et filles étaient séparés à l’époque. Il habitait à 4 km, ça faisait loin ». Les deux familles se connaissaient mais Yvette nie tout mariage arrangé. Elle a toujours mené sa barque en toute indépendance. « Il n’était pas question de vivre chez les parents alors on a attendu de trouver une ferme pour se marier ». C’est chose faite en 1949. Bernard et Yvette arrivent avec 4 vaches à Cahagnes sur 22 hectares en location. C’est le début des 30 glorieuses. Une première voiture (une 4 ch) en 1954 remplacée par une Dauphine en 1958. Du premier tracteur aussi, un D22, et des derniers chevaux de trait. Leurs 3 enfants naitront à la ferme : Irène en 1951, Alain en 1956 et Yves en 1961.

Salle de traite tandem et premiers maïs
Mais la vie n’est pas une longue ligne droite. Leur propriétaire reprend ses terres alors la fratrie émigre à quelques kilomètres. Ce sera à Le Reculey. Le 1er avril 1968, elle s’installe sur 43 ha. Après la reconstruction et la construction, c’est le temps de l’innovation. Première stabulation libre à l’époque avec silos et salle de traite tandem 3 places. Premiers semis de maïs aussi. « Les conditions de travail se sont nettement améliorées », juge Yvette. Alain quant à lui se souvient des essais cultures, des engagements de son père dans le syndicalisme et dans la structuration de la filière laitière... Bernard a même été reçu par le Général de Gaulle. « Il en est ressorti furieux. Le Général avait fait une réponse scolaire aux problèmes agricoles », s’amuse encore Yvette. Et de conclure : « nos parents nous ont toujours dit de regarder autour de nous. Il y a toujours plus malheureux et quand on regarde dans le rétroviseur, il y a eu aussi dans notre métier de grandes satisfactions ». Une belle leçon d’humilité qu’ont retenu Alain et Nicolas.

- © Archive

En novembre 1969, Bernard Pons (secrétaire d’Etat à l’Agriculture) vient inaugurer le lycée agricole de Vire mais 800 agriculteurs bousculent le programme officiel et obligent le gratin à une marche de 6 km sur la RN 177. « Vous avez été sportif, soyez-en remercié. Nous avons prouvé que les agriculteurs sont des gens calmes mais, de grâce, ne nous obligez pas à employer d’autres moyens. Agissez vite car notre patience à des limites », commente Bernard Declomesnil dans notre édition du 7 novembre 1969.

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