L'Agriculteur Normand 12 juin 2018 à 16h00 | Par T.Guillemot

La filière « betterave à sucre » doit s’enraciner durablement

« Si l’on veut structurer les usines à 120 jours de manière durable, il faut construire une filière sur une base gagnant/gagnant », martèle Patrick Dechaufour, président du Syndicat Betteravier Calvados-Sarthe & Orne, qui tenait, le 23 mai dernier, son assemblée générale à Cagny (14).

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- © CSOB

llll Les betteraviers n’ont plus la patate. Avec l’interdiction très politique des néonicotinoïdes (lire ci-contre), une épée de Damoclès pointe sur leur tête.
Parallèlement, ils ont semé plus (environ 30 %) mais gagné moins. Les prix mondiaux du sucre n’expliquent pas tout.
Et si c’était l’Allemand Südzucker, dont la filiale française se nomme Saint Louis Sucre, qui se sucrait au passage ?
Décodage en 8 points avec Patrick Dechaufour.
Rendement 2017/2018. « Les rendements de la campagne 2017/2018 sont globalement bons avec une moyenne estimée à 104,7 t à16o/ha (ou 96,5 t à 16o avec la réfaction forfaitaire du collet de 7 % appliquée jusqu’en 2016) correspondant à 16,2 t de sucre par hectare.»

`Sole 2017/2018. « Elle est en hausse de 30 % environ pour aboutir à 15 000 ha. Nous comptabilisons cent-cinquante nouveaux planteurs répartis dans l’Eure, le Calvados (Pays d’Auge, Bessin et Bocage) et quelques un dans l’Orne. »
Durée de campagne. « Elle a démarré le 12 septembre pour s’achever mi février soient 161 jours de campagne. C’est le record de France. Cela s’explique par un rendement plus élevé que prévu : les betteraves ont continué à pousser très tard dans la saison grâce à des conditions météorologiques très favorables. Par ailleurs, quelques dysfonctionnements au niveau de l’usine ont également joué. »

Barèmes d’indemnisation. « Ce n’est pas une demande prioritaire de réviser le barème d’indemnisation pour arrachage tardif. Etabli sur des essais de pertes en silos datant des années 2005, il compense les pertes en sucre sur des périodes normales de conservation des betteraves en silos connues jusque début janvier.
A contrario, nous demandons que soit réévalué le barème d’indemnisation pour arrachage précoce pour se caler sur l’évolution importante du rendement en début de campagne, +1 % / jour du poids racine.
Par ailleurs, nous demandons que la date de début d’indemnisation soit portée au 15 octobre pour limiter la pénalisation des planteurs du premier tour d’enlèvement. Cette date fait d’ailleurs foi dans d’autres pays européens.»

Prix. « Nous fonctionnons pour cette première année post-quota avec un prix de base de la betterave émanant d’une grille de correspondance du prix des sucres vendus par le groupe SUDZUCKER et trois de ses filiales (Belgique, Pologne et France). Quand le prix moyen des sucres vendus par SZ4 a été annoncé à 353 €/t, pour un prix de betteraves équivalent à 18.65 €/t ; nous avions tout de suite intégré que les discussions vont être très compliquées avec notre fabricant. Un tel niveau de prix des ventes aussi bas n’avait été imaginé par personne d’entre nous ou autres experts des marchés. Pour pallier à la faiblesse de cette grille de correspondance Prix du sucre/Prix de la betterave, une discussion annuelle est actée dans le contrat SLS pour la négociation d’un supplément de prix. Ce supplément de prix pouvait s’appuyer et s’établir en fonction des durées de campagne, le fonctionnement des usines, tenir compte de la concurrence, des cultures alternatives selon les propos développées par SLS au cours de l’année. Cette négociation n’a pas eu lieu vu que ce supplément de prix a été annoncé à 0 € par le Président de SLS, lors de la CRV qui devait être consacrée à cette discussion, le 22 mai dernier. » A ce jour, SLS laisse entendre vouloir clôturer la campagne 2017 avec une prime conditionnant les volumes à semer pour 2019 : une telle proposition n’est pas cautionnable car elle ne reprend pas les termes du contrat. Ce n’est pas de cette manière que l’on construit une relation durable entre Planteurs et Industriels. A l’annonce du supplément de prix à 0 € et d’une éventuelle prime de fidélité, les planteurs attendent une proposition alternative pour clôturer le prix de leurs betteraves 2017 avant de définir les assolements 2019… »

Südzucker. « C’est incompréhensible qu’on supprime un supplément de prix sous prétexte que le prévisionnel de l’exercice suivant serait déficitaire sur la branche sucre alors que les planteurs allemands y ont droit. L’an dernier, Südzucker sort 450 M€ de bénéfice dont 149 M€avec sa branche sucre. Aux regards des marchés européens et à l’export, nous demandons 2,60 €/t de supplément de prix betterave entière auquel nous avons droit selon notre propre analyse.
Si « supplément de prix » n’est pas le bon mot à employer pour un actionnaire, cela peut être une prime pour longue campagne. Il nous manque 260 €/ha par rapport à la concurrence. Nous refusons que le planteur français serve de variable d’ajustement. »

Saint Louis Sucre. « Je dirai tout d’abord que Saint Louis Sucre ne fait qu’appliquer les consignes de Südzucker mais nous sommes en totale perte de confiance vis-à-vis de notre partenaire. Le risque, à terme, est de subir une perte de 50 % de la sole betteravière régionale avec ses conséquences en termes d’emploi. Je pense notamment aux transporteurs et aux ETA (Entreprise de Travaux Agricoles).
Nous allons donc mettre la pression et j’invite chaque planteur à assumer sa part de responsabilité. Nous devons être présents dans les prochaines réunions organisées par SLS pour montrer notre désaccord. Et si ensuite il faut aller jusqu’à Mannheim, en Allemagne, nous irons. Nous devons tout mettre en œuvre pour faire revenir notre partenaire à de meilleures intentions. La durabilité d’une filière, ça se construit à deux. Notre volonté est d’arriver à un accord équitable avant le 30 juin. »

Emblavements 2018. « Equivalent à 2017 avec un mois de retard dans les semis. On estime, qu’au-delà de la date pivot du 25 mars, le potentiel de rendement est pénalisé de 0,5 % par jour de retard. Néanmoins, les températures et la pluviométrie de ces derniers jours ont permis de combler une partie du retard. Il faudra peut-être cependant reculer la date d’ouverture de la campagne 2018/2019. »


(1) : la CRV est composée de 8 membres (6 représentants des syndicats betteraviers, un élu planteur indépendant et un élu de la Coordination rurale).

- © ITB


Pourquoi les betteraviers demandent-ils cette dérogation ?

llll Eric Lainé (président de la CGB) expose les raisons à travers cinq arguments.

>> Nous aussi, nous sommes pour protéger les abeilles !
« Nous comprenons que cette décision ait été prise pour protéger les abeilles… Seulement, nous tenons à repréciser (encore et encore) que la culture de betterave ne présente aucun risque pour les abeilles. En effet, les agriculteurs récoltent leurs betteraves bien avant qu’elles ne fleurissent et produisent du pollen. Elles n’attirent donc pas les abeilles et par suite logique ne peuvent pas les tuer ! »

>> Parce que les néonicotinoïdes sont à ce jour la solution la plus respectueuse pour l’environnement.
« La seule alternative disponible aujourd’hui, pour remplacer les néonicotinoïdes (utilisés en enrobage des semences donc enterrés), est chimique. Elle suppose un retour aux traitements par pulvérisations aériennes moins respectueux de l’environnement et des insectes tous confondus, plus coûteux et surtout moins efficaces pour lutter contre le puceron vert, vecteur de la jaunisse virale. De nombreux pays européens sont soumis à la même problématique : c’est pourquoi d’ores et déjà le ministre de l’agriculture belge s’est prononcé en faveur d’une dérogation pour son pays !»

>> Pour pouvoir aboutir dans notre recherche de nouvelles solutions et ne pas rester dans l’impasse.
« Cette interdiction arrive comme un couperet et trouver les solutions alternatives prend du temps, nous souhaitons poursuivre ces recherches* déjà engagées et pour aller dans le sens de ces décisions. Les betteraviers s’inscrivent dans une trajectoire de progrès de leurs pratiques mais ne veulent pas se trouver dans des impasses : nous sommes pour des solutions, pas interdiction ! »

*Travaux en cours :
a) Recherche de produits de biocontrôle efficaces contre les pucerons vecteurs.
b) Recherche de résistances génétiques aux pucerons ou aux virus de la jaunisse.
c) Recherche de plantes de service, attractives ou répulsives, pour éloigner les pucerons de la betterave. Cette réflexion est menée à l’échelle du système de culture.
d) Recherche de nouvelles solutions chimiques.
e) En parallèle de ces recherches d’alternatives, l’ITB mène un projet sur la caractérisation du risque jaunisse grâce à la mise en place de nouveaux protocoles de surveillance, à la création d’outils de diagnostic fiables, et au développement de modèles de prévision.
Dès que ces travaux auront abouti et que des alternatives pourront être déployées, la filière betteravière pourra abandonner l’utilisation des néonicotinoïdes.

>> Parce que c’est une filière d’excellence française qui est menacée.
« Cette décision aura un impact catastrophique. Avec cette interdiction toutes les régions betteravières françaises risquent d’être touchées par la jaunisse virale (cf photo ci-jointe d’un champ atteint), avec des pertes potentielles de rendement pouvant aller jusqu'à 50 % dans certaines zones de climat océanique. Cela entrainera automatiquement la fragilisation du tissu industriel et des emplois en zones rurales. »

>> Parce que c’est une véritable distorsion de concurrence.
« D’autres pays vont continuer à utiliser les néonicotinoïdes et seront plus compétitifs du fait de meilleurs rendements. Partout dans le monde, des pays producteurs vendront dans l’Union européenne du sucre produit dans des conditions moins respectueuses de l’environnement.»

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