L'Agriculteur Normand 08 mars 2017 à 08h00 | Par T.Guillemot

Lait : garder le plus grand nombre de producteurs possible

La journée «lait» proposée par la FDSEA du Calvados s’est tenue mercredi dernier à Caen. Il a été notamment question de gestion financière de défis et des opportunités des éleveurs laitiers européens dans les années à venir

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Katrine Lecornu (présidente d’EDF) : «ce n’est pas parce que l’on a 500 vaches qu’on a un meilleur prix d’équilibre. L’herbe n’est pas plus verte ailleurs».
Katrine Lecornu (présidente d’EDF) : «ce n’est pas parce que l’on a 500 vaches qu’on a un meilleur prix d’équilibre. L’herbe n’est pas plus verte ailleurs». - © TG

«Il s’agit d’une journée plus technique et économique . L’action syndicale existe mais elle ne suffit pas à pallier aux grandes variabilités de prix pour passer les crises. Notre objectif cependant est de garder un nombre de producteurs de lait le plus important possible». Dans son propos introductif, Philippe Marie (président de la section laitière de la FDSEA du Calvados) a rappelé les fondamentaux du syndicalisme, laisser le moins de monde possible sur le bord de la route même si la restructuration laitière est incontournable.
Autour de la table, Fabien Breageault (Littoral Normand) a abordé les facteurs techniques de variation des prix d’équilibre. «Quelle que soit la taille du troupeau et vu les niveaux de variabilité d’un atelier à l’autre, il reste des marges de manœuvre pour franchir les caps difficiles». L’occasion pour Baptiste Fos (Cerfrance Calvados) d’enchainer sur la gestion financière de l’atelier lait et sur les résultats des dernières clôtures de résultats de gestion. Les moyens pour passer le creux de la vague, notamment le re-étalement de la dette, ont été abordés.
La FDSEA a enfin passé le micro à Katrine Lecornu, présidente d’EDF (European Dairy Farmers) et productrice de lait à Nonant, près de Bayeux.

La grande distribution s’autofélicite
En préambule, Katrine Lecornu s’est livrée à une revue de presse en pleines festivités agricoles SIA, porte de Versailles à Paris. A la lecture de la PQR (Presse Quotidienne Régionale), force est de constater que la grande distribution occupe à coups (et coûts) de pleines pages le terrain médiatique avec des messages a faire retrousser le poil de toute bonne laitière. «Carrefour s’autofélicite. C’est grâce à lui que le prix du lait sera mieux payé demain pendant que Mac Do utilise la valeur ajoutée de notre métier pour vendre plus et gagner plus. C’est la grande distribution qui s’accapare l’agriculture. Ils utilisent notre image pour faire des bénéfices». Lidl et Super U ne sont pas en reste non plus. «Ça donne une drôle d’impression. On doit récupérer la valeur ajoutée liée à notre métier». Et d’avoir au passage une pensée particulière pour Céline qu’elle connaissait. Une agricultrice bretonne qui s’est donnée la mort quelques jours auparavant. «Un entrefilet dans les journaux. Céline n’était pas en situation financière difficile, mais l’atmosphère anxiogène lui a fait péter un plomb».
Dans ce contexte pesant, la présidente d’EDF invite chacun à ne pas rester seul. «Il faut échanger entre éleveurs pour comprendre que l’on n’est jamais seul à avoir des problèmes. Nous, on fait de la R&D (Recherche et Développement) autour de la table de la cuisine mais il n’y a pas toujours de nouvelles idées».

Pas de modèle unique
C’est tout l’intérêt d’EDF. Elargir le cercle des échanges à tous les systèmes et à tous les pays et surtout à livres ouverts pour pouvoir comparer les chiffres de la façon la plus objective possible. Et de chiffres, Katrine Lecornu en a livré quelques uns pour arriver à une même conclusion. «Il n’y a pas de système parfait. On peut autant gagner sa vie avec 1 500 vaches en Allemagne qu’avec 25 en Suisse». A contrario, on peut perdre aussi de l’argent quel que soit le système.
Pour EDF, l’important est de connaître son prix d’équilibre et d’en faire son objectif. «362 € l’an dernier. Un prix qui nous permet de couvrir toutes les charges», précise-t-elle, y compris la rémunération du travail du producteur intégrée à hauteur de 16,5 €/heure en France. «Mais on ne prend pas en compte les aides PAC ni les annuités pour comparer jeunes et moins jeunes. Cependant, on intègre les amortissements». En résumé, un prix d’équilibre à manipuler avec précaution. Il permet une comparaison objective au sein du réseau mais son extrapolation avec des prix d’équilibres calculés par d’autres organismes techniques doit être appréhendée de façon très pointue.

C’est la marge qui compte pas le prix
Qui qu’il en soit, les analyses faites par European Dairy Farmers décoiffent. Elles vont même parfois à contre-courant de certaines pensées établies, notamment en France. EDF, qui comptabilise 40 producteurs bio dans ses rangs, est formelle. «Aucun élevage bio dans le réseau EDF n’arrive à couvrir tous ses coûts de production, notamment à cause de la main-d'œuvre nécessaire».
Car pour EDF, «l’important en soi n’est pas le prix du lait mais la marge lait. En Suisse et au Canada, le lait est payé 550 €/T mais la marge n’est pas meilleure». En d’autres termes, c’est le différentiel entre le prix payé et le prix d’équilibre qui fait la différence de revenu. «Le prix d’équilibre en Irlande s’établit à 250 €/T mais il varie selon le pays de 180 à 630 €/T». Un grand écart qui vient gommer parfois ce que l’on pourrait penser être des distorsions de concurrence comme le coût du fermage : 180 €/ha en France contre 600 €/ha moyenne EDF. «Les points forts et les points faibles s’annulent parfois. Le temps de travail par vache et par an oscille de 25 heures à 107 heures selon le pays par exemple. Et bien, croyez-moi, c’est là où la main-d’œuvre est la plus chère qu’on est le plus compétitif sur ce point». Et de conclure, «plus le prix d’équilibre augmente et plus on perd d’argent et ce n’est pas parce que l’on a 500 vaches que l’on va obtenir un meilleur prix d’équilibre».
Un argument qui va dans le sens de ce que défend le syndicalisme, à savoir, un maillage laitier le plus dense possible.

- © TG

La production laitière française vue d’ailleurs
Norvégienne de naissance et parcourant l’Europe depuis plusieurs années, Katrine Lecornu a synthétisé la perception qu’ont les producteurs laitiers européens de leurs homologues français. Extraits.
Italie. «On rêve de votre prix du foncier. Chez nous dans la plaine du Pô, c’est du 120 000 €/ha».
Allemagne. «Vous avez la chance de ne pas avoir la concurrence du biogaz».
Danemark. «Ce n’est pas la banquier qui gère votre ferme».
Suède. «Votre coût de production est raisonnable et vous avez du potentiel pour vous améliorer»
Angleterre. «Le gouvernement ne vous a jamais abandonné».
Irlande. «Si seulement je pouvais faire du maïs ensilage comme dans le nord de la France».
Pays-Bas. «Nous n’avons plus de marge de manœuvre alors que chez vous, tout est possible».
Belgique. «La gastronomie belge ne sera jamais inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO».
Espagne. «Vous avez les meilleurs transformateurs du monde».
Synthèse. «Les producteurs français ont tout pour être heureux mais se plaignent tout le temps».

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