L'Agriculteur Normand 22 octobre 2019 à 16h00 | Par Julie Pertriaux

Les agriculteurs ornais se livrent au Monde

Mercredi 16 octobre, Raphaëlle Rérolle, grand reporter au journal Le Monde, était dans le Perche pour échanger avec les agriculteurs et s’intéresser aux problèmes qu’ils rencontrent. Si les paysans ont fait preuve de méfiance, la journaliste a su les écouter et gagner leur confiance : intrusions, problèmes de voisinage, ZNT, PAC. De nombreux sujets ont été abordés. Tous attendent désormais de se lire dans Le Monde.

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« Les journalistes cherchent la polémique », lâche d’emblée un agriculteur récemment échaudé par un reportage infidèle à ses propos. Mercredi 16 octobre, Raphaëlle Rérolle, grand reporter au Monde, vient dans le Perche, à Normandel, pour parler intrusions dans les élevages, agribashing, mal-être. Une heure avant son arrivée, les agriculteurs se préparent. Olivier (prénom d’emprunt), Marc Gégu (secrétaire général de la FDSEA) ; Jean-Pierre Prévost, son fils Emmanuel et Mickaël Anthor leur salarié ; Dominique Jouandet et Jacques Desbrosse son associé ; Hervé Nouvellon et Anne-Marie Denis boivent un café chaud autour de la table, chez Jean-Pierre. Ils révisent leurs arguments. On sent chez les paysans l’appréhension de la rencontre, la peur des médias. Raphaëlle Rérolle sait manier les mots. Anne-Marie Denis, présidente de la FDSEA, guide et rassure : « nous choisissons de témoigner de manière collective ou individuelle. Nous allons expliquer notre ressenti sur les intrusions, l’incompréhension face à certaines réglementations. Mais aussi décrire comment nous exerçons notre métier, car nous le faisons avec passion et correctement : les cochons sur paille, la fabrication d’aliments à la ferme, les rotations de cultures ».

Tour de table
15h52, Raphaëlle Rérolle entre dans la salle. Silence, on entend la trotteuse de l’horloge. Souriante, elle salue les agriculteurs, sort cahier et stylo et goûte une part de gâteau aux poires. Elle demande prénoms, noms et propose de témoigner sous un prénom d’emprunt. « Je prends aussi vos âges, cela donne une information sur les générations. » Le tour de table est rapide, chacun se présente. Les productions agricoles du département sont représentées : céréales, porcs, volailles, lait, viande, lin. « Si je comprends bien, vous (Jacques Desbrosse et Dominique Jouandet, ndlr) avez été victimes d’une intrusion et vous (Emmanuel Prévost, ndlr) d’un incendie. Je veux décrire une situation, expliquer ce qu’il se passe car nous ne le voyons pas dans la presse nationale. Je souhaite le faire découvrir à nos lecteurs », annonce Raphaëlle Rérolle.

Pas d’huile sur le feu
La première question est pour Olivier : « pourquoi ne voulez-vous pas que votre nom soit donné ? » L’agriculteur contextualise : une personne, avant résidente secondaire, devenue résidente à l’année, l’a interpellé dans son champ lorsqu’il traitait et a demandé quinze jours de décontamination de sa maison. « Je ne suis pas spécialiste, interrompt Raphaëlle Rérolle. Quand vous traitez, quel produit utilisez-vous ? Peut-on dire glyphosate ? » Anne-Marie Denis répond : « non. Il existe plusieurs types de désherbants adaptés aux cultures ». Olivier reprend : « la personne a porté plainte pour passages de pulvé irréguliers. J’ai porté plainte pour propos diffamatoires ». Les éleveurs illustrent l’ignorance des citoyens et la suspicion dont ils font l’objet. « Certains passages de pulvé sont à l’eau pour rincer les plantes », sourit Olivier. Jacques Desbrosse élargit le débat et rappelle : « on travaille avec le vivant. Les gens qui arrivent des villes n’ont plus ce lien. On nous accuse d’utiliser le vivant pour faire du profit. Mais nous n’avons plus de langage commun ». Sans lâcher son stylo qui noircit les pages petits carreaux de son cahier, Raphaëlle Rérolle acquiesce. « C’est très intéressant. » Elle abonde dans le sens des exploitants : « On a vu des choses horribles en vidéo sur les abattoirs. Mais le spectateur de ville n’y connaît rien. Il se dit que c’est un système, que c’est partout pareil ». Puis elle recentre le sujet : « vous ne m’avez toujours pas dit pourquoi vous ne voulez pas donner votre nom ? » Olivier de répondre : « je ne veux pas remettre de l’huile sur le feu ».

Ressenti unanime
Vient ensuite le tour d’Emmanuel Prévost. La journaliste connaît l’histoire mais « je préfère que vous me la racontiez ». L’éleveur reprend les événements du 16 au 17 septembre : les trois bâtiments incendiés, dix années de travail anéanties, la maison d’habitation à 150 m, les cuves de gaz, le soutien de son entourage, la peur que cela recommence. Et montre une photo des lieux. « Oh ! » souffle-t-elle, main devant la bouche. Dominique Jouandet et Jacques Desbrosse racontent à leur tour l’intrusion de Boucherie abolition dans leur élevage, dimanche 14 avril. Photo à l’appui. « Ces personnes sont dans une logique où les animaux sont égaux aux hommes et, si elles n’interviennent pas, elles se sentent coupables de leur mort. C’est un vrai problème existentiel », traduit Raphaëlle Rérolle. Les sujets s’enchaînent, les agriculteurs égrènent les difficultés : la complexité des déclarations PAC, l’interdiction des néonicotinoïdes, la surtransposition de la réglementation européenne, le retour de l’ergot du seigle dans les céréales bio, le glyphosate. « On ne va pas scier la branche sur laquelle nous sommes assis. Il y a des choses qu’on ne peut pas enlever parce qu’on n’a pas la solution pour s’en passer », justifie Anne-Marie Denis. Pour chaque point, Raphaëlle Rérolle questionne, cherche à comprendre. « Vous pouvez me faire confiance, assure-t-elle. Je n’inventerai rien dans l’article, je ne remettrai pas l’intégralité de trois heures d’entretien mais un compte-rendu. La vraie question est : peut-on se faire justice soi-même ? Ce que vous vivez, les lecteurs ont le droit de le savoir. » Raphaëlle Rérolle a quitté Normandel à 20h. « Le ressenti est unanime, relaie Anne-Marie Denis le lendemain de l’entretien. Elle nous a semblé sincère. Les gars étaient contents d’être entendus, de vider leur sac, d’exprimer leur version des faits. Ils font bien leur travail et personne ne le sait. » Tous attendent désormais de lire l’article.

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