L'Agriculteur Normand 22 novembre 2018 à 10h00 | Par Estelle Désillière

Passion Céréales : « la diversification de l’exploitation est parfois un deuxième métier »

Vendredi 9 novembre, Passion Céréales a organisé une table ronde sur le thème de la diversification et la complémentarité des productions comme clé de la compétitivité de la filière céréalière normande. Parmi les participants : Clotilde Eudier, vice-présidente de la Région Normandie, en charge de l’agriculture et de la pêche ; Bastien Hennequez, agriculteur à Arnières-sur-Iton (27) ; Jean-Bernard Leroux, responsable du pôle animal à Capseine ; et Philippe Vincent, directeur céréales à Agrial.

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- © ED

>> Quels sont les principaux atouts de la filière céréalière normande ?
Philippe Vincent : Les sols normands permettent la production de céréales de qualité. De plus, le climat est favorable à la diversité des cultures, nous pouvons tout expérimenter car tout pousse. Et évidemment, la proximité avec un grand bassin de consommation ainsi qu’avec le port de Rouen (76), premier port européen exportateur de céréales, offre une formidable ouverture sur le littoral.

>> Pourquoi les agriculteurs ont-ils désormais besoin de se diversifier ?
Clotilde Eudier : Ces dernières années, le cours des céréales fluctue et ne permet plus aux exploitants d’en tirer une somme rentable. Une partie des agriculteurs ont alors décidé de se diversifier afin de se dégager un autre revenu. Certains ont construit des ateliers de transformation à la ferme, d’autres se sont ouverts au tourisme et quelques-uns ont uniquement changé leur mode de vente ou encore varié leurs productions céréalières. A l’heure actuelle, nous sommes à 10  % d’emplois liés à des activités de diversification. L’objectif est d’atteindre 20 %

>> Bastien Hennequez, comment vous êtes-vous diversifié sur votre exploitation ?
J’ai repris une ferme en 2014 sur la commune d’Arnières-en-Iton (27). L’ancien exploitant disposait d’un élevage allaitant et cultivait du blé de l’orge et du colza. Le marché mondial des céréales fluctuait et ne me dégageait pas un revenu suffisant pour rembourser mes emprunts. Avant mon installation, je suis partie dans une ferme innovante en Australie qui m’a formé et intéressé à l’agriculture de précision et de conservation. J’ai décidé d’instaurer ces pratiques au sein de mon exploitation afin de limiter les intrants, de plus travailler l’agronomie pour réduire mes coûts de production et de gagner en efficacité. J’ai introduit du lin, de l’orge et de la lentille dans mes cultures. N’étant pas éleveur dans l’âme, j’ai arrêté l’atelier vaches allaitantes. L’exploitation est entourée de haras haut de gamme avec des pensions allant de 900 à 1 000 euros par mois. Avec ma compagne, cavalière de métier, nous nous sommes dit qu’il y avait un créneau à prendre. Nous allons proposer des pensions à hauteur de 200 euros par mois pour les personnes ayant des budgets plus modestes ou pour les chevaux à la retraite. Moi qui n’aime pas l’élevage, c’est finalement ce qui me dégage un salaire chaque mois
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>> Quels sont les pièges dans lesquels il ne faut pas tomber lorsqu’un agriculteur entame un processus de diversification ?
Philippe Vincent :  Il faut d’abord être prudent et ne pas se lancer tête baisser dans un projet. Il doit être bien mené et apporter de la valeur ajoutée. Les agriculteurs qui souhaitent se diversifier doivent aussi faire attention, car leurs projets sont parfois un deuxième métier. Je pense notamment à la vente directe, à la transformation etc. Ils doivent être réactifs, saisir les bonnes opportunités, et surtout se lancer dans un marché existant et maîtrisé notamment en termes de débouchés . Je me rappelle qu’en 2016, en Indre-et-Loire, les agriculteurs ont produit 1 200 tonnes de millet rémunéré à 240€/t. Face à ce prix attrayant, beaucoup se sont mis à cultiver la céréale et le volume de récolte a atteint 4 000 tonnes en 2017. Les débouchés étaient compliqués à trouver et le prix est passé à 160€/t. C’est pourquoi la maîtrise du volume dans un marché est primordiale.

>> La plupart des céréales normandes sont destinées à l’alimentation des animaux, faut-il s’inquiéter pour la filière face à la montée de nouvelles tendances sociétales, comme le véganisme ?
Jean-Bernard Leroux : Les images que diffusent les associations anti-viande font peur aux consommateurs mais avant tout beaucoup de mal à la profession. Les éleveurs travaillent correctement et dans de bonnes conditions. Ils sont les premiers affectés. Nous devons travailler ensemble pour communiquer sur ce qu’on fait de bien et en apporter les preuves. Alors oui, nous sommes un peu inquiets pour l’avenir mais nous ne devons pas oublier que les végans, même s’ils font beaucoup de bruit, ne représentent que 0,2 % de la population
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>> A quoi ressemblera l’exploitation céréalière idéale dans trente ans ?
Je ne pense pas qu’il y ait de modèle idéal. A mon sens, il faudra impérativement de la diversification. Mais dans trente ans, je souhaite d’abord que tous les agriculteurs soient heureux dans leurs projets, qu’ils se sentent à leur place, et qu’ils gagnent correctement leurs vies. Je rappelle aux exploitants que la Région est là pour les aider financièrement et les accompagner, à condition qu’ils aient la volonté d’aller de l’avant. Je pense maintenant qu’il faut aller chercher l’innovation. Nous avons la chance d’avoir une jeune génération d’agriculteurs motivés, pleins de projets et d’audace. Ils vont à l’étranger pour voir autre chose qu’ils pourront mettre en place à leurs installations. Je ne suis pas inquiète, au contraire, je suis très optimiste pour l’avenir de la filière céréalière normande. Nous avons les cartes en main pour la tenir en bonne santé.

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