L'Agriculteur Normand 07 avril 2016 à 08h00 | Par M.-L. DUBREUIL - CRAN

Questionner le travail d’astreinte en élevage laitier

Cette année, quatre groupes lait animés par la Chambre d’agriculture de l’Orne, ont consacré une journée à la thématique du travail. Ces éleveurs souhaitaient avoir des repères pour situer leurs temps de travail par rapport aux autres, prendre du recul sur leurs pratiques et envisager des pistes d’amélioration.

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Graphique 1 - Travail d’astreinte par VL en fonction de la taille de l’élevage
Graphique 1 - Travail d’astreinte par VL en fonction de la taille de l’élevage - © Réseaux d’élevage Nord-Pas-de-Calais Picardie-HN

Focaliser sur le travail d’astreinte

La méthode « Bilan travail » de l’Institut de l’élevage permet de mesurer le temps de travail sur une exploitation. Elle prend en compte le temps passé à l’ensemble des tâches réalisées et ceci pour tous les acteurs de l’exploitation (exploitant, conjoints, salariés, bénévoles, CUMA, ETA…). Dans cette évaluation, trois types de travaux sont distingués : le travail d’astreinte, le travail de saison et les autres travaux.

- Le « travail d’astreinte » correspond aux tâches réalisées quotidiennement, peu différables et difficiles à concentrer. Il s’agit des soins journaliers aux animaux, de la traite, de l’alimentation, la surveillance, du paillage, du raclage, des déplacements quotidiens… Ce temps se quantifie en heures par jour.

- Le « travail de saison » correspond aux tâches plutôt organisées sous forme de « chantiers » et plus différables. Il peut s’agir des travaux de cultures, de travaux d’entretien (haies, clôtures…) ou de travaux périodiques consacrés au troupeau (vermifuges, pesées, tri ou manipulation des animaux, parage, vente, curage des aires de logement…). Ce temps se quantifie en jours par an.

- Enfin « les autres travaux » correspondent à tous les autres travaux effectués en dehors de l’astreinte et du travail de saison. Il peut s’agir de l’entretien des bâtiments et du matériel, des tâches administratives, de la formation, du temps libre… Il se quantifie en jours par an. Ces autres travaux sont souvent moins planifiés par les agriculteurs même si ils sont importants. En effet, ils ne sont pas pris en compte de la même manière que les deux premiers car ils sont moins soumis aux contraintes au travail avec le vivant. Ils sont plutôt faits « quand on a le temps », « quand le reste est fait », « les jours de pluie », « le soir »…

Le travail d’astreinte, de par sa nature quotidienne et non différable, est celui sur lequel il est nécessaire de mettre la priorité pour améliorer ses conditions de travail. En effet, d’un point de vue quantitatif, gagner ne serait-ce qu’une demi-heure par jour c’est gagner énormément sur une année (30 mn x 365 jours = 182 heures soit entre 15 et 20 jours). C’est aussi important d’un point de vue qualitatif car le travail d’astreinte pèse par sa répétitivité que ce soit physiquement ou moralement. Par ailleurs, lorsqu’un temps d’astreinte devient supérieur à 5 heures par jour et par UTA (unité de travail annuel = travail d’une personne), l’agriculteur se trouve débordé, n’arrive plus à gérer les imprévus, se stresse… Focaliser sur le travail d’astreinte, c’est donc aussi trouver des solutions pour un meilleur ressenti de son travail.


Quelques repères chiffrés

Afin de comparer leurs temps d’astreintes, une enquête a été complétée par la quarantaine d’éleveurs des groupes lait ornais. Ces données ont été comparées à des références existantes afin de les conforter.Ces mesures de temps de travaux permettent d’avoir des repères et de se situer mais sont à relativiser car elles dépendent des contraintes de l’exploitation et de la personnalité de l’éleveur (perfectionniste, efficient, simplificateur). Les estimations sont aussi biaisées selon le ressenti de la personne : nous avons tous tendance à surestimer les temps passés aux tâches que nous apprécions le moins et à sous évaluer le temps passé à celles qui nous motivent.En moyenne, les éleveurs ornais des groupes lait consacrent 2.8 heures par jour et par UTA aux travaux d’astreinte, mais ce chiffre moyen masque une variété de situations.Le travail d’astreinte peut aussi être estimé en heure par an et par vache laitière. Le graphique 1 permet à chaque élevage de situer sa charge de travail. Il montre aussi certains effets de seuils : le nombre d’heures d’astreintes s’amortit avec un nombre de vaches laitières importants puisque certaines tâches nécessitent la même préparation que ce soit pour 60 ou pour 120 VL.Au niveau des groupes lait ornais, l’effectif moyen est de 80 VL avec un temps de travail d’astreinte proche de 40 heures/an/VL.Au sein du travail d’astreinte, la part des différentes tâches a été estimée (graphique 2).Le paillage, raclage, curage et la traite sont souvent ressenties comme les tâches les plus pénibles par les agriculteurs. Au niveau de la traite, les éléments de pénibilité sont d’avoir à pousser les vaches dans le parc d’attente, de monter - descendre de la fosse de traite, de travailler à une hauteur de quais mal adaptée…

Graphique 2 - Travail d’astreinte : part des différentes tâches
Graphique 2 - Travail d’astreinte : part des différentes tâches - © CRAN

Des pistes de réflexion

Avant de rechercher des solutions, il est nécessaire d’analyser quels sont ses objectifs personnels qui peuvent être variés : avoir plus de temps au quotidien, avoir des week-ends, sécuriser le fonctionnement de l’exploitation, diminuer la pénibilité physique, envisager le départ d’un associé… Dans tous les cas, il est important de prendre du recul en se posant des questions simples mais indispensables : ce que je suis prêt à changer, ce que j’aime et ce que je sais faire, ce que je souhaite maintenir et qu’il n’est pas envisageable de modifier, à quelle échéance j’envisage ces changements, qui est concerné par ces changements, les éléments que je dois prendre en compte (ex : une personne en moins, un problème de santé) …Une fois ces attentes clarifiées, plusieurs solutions peuvent être envisagées pour réduire le temps de travail : la délégation, la simplification, l’automatisation, ou la mise en place de trucs et astuces. Souvent les éleveurs ne font pas le choix d’une seule solution mais plutôt d’un mixte de plusieurs.L’espace « Mieux vivre son métier » sur les sites des Chambres d’agriculture propose des fiches solutions et « trucs et astuces d’éleveurs » sous forme de fiches et de vidéo. Le réseau organisation du travail des Chambres d’agriculture met en lumière des agriculteurs qui ont mis en place des organisations innovantes ou qui se sont équipés pour gagner en efficacité et sérénité. Au travers de leurs témoignages et des recommandations des conseillers, vous découvrirez des solutions adaptées à vos attentes et transposables sur votre exploitation.


Parler du travail

Enfin s’interroger en groupe sur ses pratiques permet d’entendre d’autres personnes confrontées aux mêmes situations et d’imaginer des améliorations.Par ailleurs, parler nous-même de nos façons de faire, expliquer comment et pourquoi nous faisons de telle ou telle manière, nous amène à prendre du recul sur nos habitudes et à trouver des solutions.Lors de ces journées, plusieurs travaux de groupes ont été proposés afin d’engager la discussion. Un premier exercice a permis de retracer sur une exploitation, la circulation des personnes au moment du travail d’astreinte afin de prendre du recul sur les « pas perdus » et l’agencement des bâtiments. Un second exercice a consisté à commenter des vidéos d’agriculteurs en action au moment de la traite et de la distribution.Les membres des groupes lait ont apprécié ces journées qui leur ont permis de questionner leurs habitudes en sortant de leur « train-train » et de réfléchir à de nouvelles idées.

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