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Alphonse Boulé : “je voulais revoir mon père”

Plus de 1,3 million d’appelés ou rappelés du contingent ont passé de 6 à 36 mois en Algérie entre 1956 et 1962. Parmi eux, de nombreux agriculteurs (ou futurs agriculteurs). Alphonse Boulé, agriculteur retraité à Mortain (50), se souvient.

Au sein de la ferme familiale (La Rainais à Notre-Dame-du-Touchet/50), Alphonse Boulé a vite pris du galon. Alors qu’à 16 ans, il vient dans ses fonctions de remplacer la bonne (traite, écrémeuse, cochons...), il est promu par la force des choses “commis”. Nous sommes en 1956. Les évènements d’Algérie mobilisent ses premiers contingents d’appelés et de rappelés. Parmi eux : André Tencé, 23 ans. C’est l’ouvrier agricole qu’Alphonse Boulé (père) vient de louer pour la saison. Mais le 15 avril, en pleine nuit, les gendarmes débarquent à la ferme pour indiquer à André qu’il doit partir sur le champ. Il finira tout de même sa nuit à l’écurie mais prendra la route le lendemain. Il ne reviendra jamais à La Rainais.
1957, 1958, 1959 se passent normalement pour Alphonse junior qui apprend le métier. Son père, quant à lui, est confronté à des problèmes de santé. A la fin de l’été 1959, il est opéré d’un cancer du colon. 1960 arrive et le 20 avril, jour de ses vingt ans, Alphonse reçoit son ordre de mission. Il doit être le 2 mai au Mans (72). Il passe chez le coiffeur. “Ça n’a servi à rien. Arrivé là-bas, on m’a tondu”, rigole-t-il aujourd’hui. Il fait également un détour chez son cousin, menuisier, pour récupérer une valise en bois. Prêt à partir, mais, dans quel état d’esprit ?

le jour de ses 20 ans
“On parlait bien de soldats tués dans les journaux. Mais les notres, nos voisins, ils étaient revenus. On évoquait une opération de maintien de la paix et on y croyait. Je ne me souviens pas d’une grande inquiétude. Et puis, de toute façon, si on se plaignait, les anciens savaient nous rétorquer qu’eux, ils avaient bien été 5 ans prisonniers”.
Alphonse embarque à Marseille à bord du “Ville d’Alger” pour débarquer, après 2 jours de traversée, à Oran. Une gare de triage qui va le conduire, avec une soixantaine de camarades, à Colomb-Béchard (voir encadré). “Tu seras heureux là-bas”, l’a rassuré un gradé.
Il aura raison. Alphonse, pendant ses classes, a appris à reconnaître, démonter et remonter tous les éléments d’un fusil dont il ne se servira jamais. Sauf pour tirer la gazelle améliorant ainsi la gamelle quotidienne. Il apprend aussi à marcher au pas mais ce féru de sport soigne tout autant son 100 mètres (11 secondes).
Après 4 mois de formation, il obtient un poste à responsabilités. Il est chargé de filmer, avec sa drôle de caméra, les trajectoires des fusées air/sol lancées à partir de CIEES.

la gazelle pour améliorer l’ordinaire
Tout va bien jusqu’au jour où il reçoit un télégramme alarmant sur l’état de santé de son père. Un père absent à sa naissance car bringueballé en 1940 du côté de Cahors lors de la drôle de guerre. Alors Alphonse fils veut absolument revoir Alphonse père avant sa mort. Il rentre à la base espérant prendre le premier avion pour la France. Pour cette permission exceptionnelle, il a reçu le soutien d’Emile Bizet (père de Jean), député de la Manche.
Après un premier refus de son capitaine, la situation d’urgence va quand même être reconnue. Dans l’avion qui le ramène vers Paris, Alphonse reconnaît un pilote mécanicien originaire de Notre-Dame-du-Touchet. Il va lui rendre un grand service en l’acheminant, avec sa 4 cv, de l’aéroport de Vilacoublay à la gare Montparnasse. “Pour un gars de la campagne, s’y retrouver dans les transports en commun parisiens, c’était impossible.” Après l’avion, le train, le stop, la marche à pied et une nuit à l’hôtel St-Pierre de Vire (14), Alphonse arrive enfin à La Rainais. “J’ai vu mon père. Puis, j’ai vu ma mère. On a pleuré, se souvient-il encore ému avant d’ajouter : mon père était vivant. C’était le bonheur”. Un bonheur de courte durée. Son père décède 8 jours plus tard. Sa demande de finir ses obligations militaires en France lui est refusée. “Après 28 jours de permission, le plus dur a été de repartir”, avoue-t-il. Il redécolle inquiet de laisser sa maman, seule, se débrouiller avec la ferme et des ouvriers agricoles qui n’en font parfois qu’à leur tête. Inquiet de laisser sa promise. Il a en effet, durant ce séjour, fait sa demande officielle de mariage auprès de Paul Gohard, le père d’Agnès (leurs 50 ans de mariage, c’est d’ailleurs pour bientôt).

la ferme a periclité
Libéré en juin 1962, Alphonse constate les dégâts à son retour. La ferme a périclité. “Il était temps que je revienne”. Alors il va se mettre au travail, aidé par Agnès. L’enseignement rigoureux qu’il a reçu à l’Institut d’Avranches révèle son envie d’entreprendre. “On a arrêté de faire du beurre et de la crème. Il fallait mieux vendre son lait directement (...). Mon père m’aurait peut-être un peu freiné s’il avait été encore là”. Et l’Algérie dans tout cela ? “Ma vie a été bouleversée par cet épisode. Mais de là-bas, je n’ai pas de mauvais souvenirs. Je pense quand même que je n’ai servi à rien”. Le verdict est lourd de sens. Plus particulièrement au regard des 900 victimes manchoises (y compris les accidentés). “C’est beaucoup. Je pense à leurs familles qui n’ont pas eu droit aux honneurs”.


Appel à témoins
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ou par mail t.guillemot@reussir.fr

De Colomb-Béchar (Algérie) à Kourou (Guyane)
Le CEES (Centre d’Essais d’Engins Spéciaux), devenu le CIEES (Centre Interarmées d’Essais d’Engins Spéciaux) a été créé en 1947 à Colomb-Béchar, en Algérie, aux portes du Sahara. Un endroit idéal grâce à sa zone immense, sans population et où la confidentialité était facile à préserver. Il a été doublé d’un second site, Hammagir, en 1952. Objectif : développer les différentes techniques de tir (air/air, sol/sol, air/sol et sol/air) mais aussi développer des missiles balistiques dans le cadre de la montée en puissance d’une force de dissuasion nucléaire française. Dans les clauses secrètes des accords d’Evian, la France a obtenu la poursuite de l’activité de ses bases pendant 5 années supplémentaires (jusqu’en 1967). Le temps de créer (à partir de 1962), le CSG (Centre Spatial Guyanais) de Kourou et le CEL (Centre d’Essais des Landes).Un des premiers lanceurs s’appelait Diamant. Il pouvait placer en orbite un satellite d’une centaine de kg à 300 km d’altitude.

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