Assises de l'eau : la Manche au chevet de son robinet
Le département de la Manche a tenu ses Assises de l'eau, mardi 22 septembre. Coïncidence de l'agenda climatique ou hasard du calendrier météorologique : cet événement avait été prévu de longue date, avant la sécheresse de l'été. Tout ce que la Manche compte de responsables s'y est bousculé. Un plan d'actions concrètes va être écrit.
Ils ont saisi les esprits comme un rumsteck jeté dans une poêle brûlante. Mardi 22 septembre, c'est d'abord le préfet qui a déroulé le scénario d'un film catastrophe devant les 300 personnes rassemblées pour cette première édition programmée depuis plusieurs mois, les Assises de l'eau. "Nous sommes début août, les réserves sont presque vides" lâche Marc Chappuis devant tout ce que la Manche compte d'intercommunalités détenant la compétence eau, de parlementaires faisant la loi, de professionnels et élus dépensant l'eau. Et le préfet d'égrener la cascade des situations de rupture qui ont frôlé le département : un Normandy Horse Show annulé, une usine pharmaceutique à l'arrêt, la collecte de lait stoppée, l'abreuvement des animaux essorant le réseau public... "Le système a tenu mais nous avons eu beaucoup de chance".
"On remercie les personnes qui font des constats. Maintenant, il faut agir"
Puis, les orateurs scientifiques ont continué de cuire l'assistance à l'étouffée, énumérant les prévisions du climat à horizon 2100 dans la Manche : 3 °C de plus, les pluies d'hiver en hausse de 20 %, les pluies d'été en baisse de 20 %, la frugalité des nappes phréatiques aggravée par la salinisation de celles en bord de littoral... les chiffres le disputent aux phrases couperet. "Hormis le Cotentin, nous n'avons pas la capacité de résister à une sécheresse très longue" ou encore "L'adaptation devra concerner tous les usages et imposera nécessairement des arbitrages". Laurent Pien, vice-président de Saint-Lô Agglo prend alors la parole pour tempérer la dystopie annoncée. "Tout cela, c'est ce que nous aurons en 2100 si on ne fait rien". Cette certitude a émaillé toutes les interventions : sans actions, il n'y aura pas assez d'eau pour tout le monde.
"On remercie beaucoup les personnes qui font des constats, lance François Rihouet, maintenant il faut agir". Et le président de la Chambre d'agriculture de la Manche d'inciter la profession agricole à diversifier l'approvisionnement en eau notamment par la réutilisation, à anticiper les besoins et améliorer l'autonomie en eau. Plusieurs intervenants ont soutenu que chaque exploitation dispose d'un stock tampon d'au moins 24 heures.
La ferme expérimentale de La Blanche Maison à Pont-Hébert livre alors son étude sur la récupération des eaux pluviales depuis les toits de ses bâtiments. Le potentiel annuel est estimé à 1 440 m3 soit 35 % de la consommation de la ferme. Pour stocker et réutiliser cette eau, l'investissement est de 60 000 €, résidant principalement dans l'installation d'une cuve de stockage de 60 m3, soit environ la consommation annuelle moyenne d'un Français.
"Le mètre cube d'eau de pluie est plus cher que celui du réseau public"
"C'est de l'eau qui va revenir à plus de 4 €/m3, détaille Marie Plessy, directrice d'exploitation de la ferme. Elle sera donc plus chère que celle du réseau public. Par conséquent, la capacité des agriculteurs à déployer un tel système naîtra d'une prise de conscience du risque de pénurie mais, surtout, de l'accompagnement financier dont ils pourraient bénéficier pour réaliser ce genre d'installation".
François Rihouet va plus loin, évoquant des "réserves collinaires quand la topographie le permet" et la responsabilité des agriculteurs dans l'entretien des zones humides comme les marais du Cotentin qui jouent un rôle précieux d'amortisseur des fortes chaleurs. "Qui les entretient, ces zones ? Ce sont les agriculteurs ! La société a donc tout à gagner à les y maintenir. Mais cela passe par une perspective de rémunération économique de leur profession" argumente-t-il, ralliant donc les coûts agricoles aux bénéfices environnementaux. Il en va ainsi de l'entretien des haies assumé par les agriculteurs. Benoît Fidelin, président du parc naturel des marais du Cotentin, rappelle que "l'infiltration des pluies au pied des haies est de 200 mm par heure contre 10 mm en plein champ".
"Il faut gendarmer contre le gaspillage : les fuites d'eau, c'est 25 à 30 %"
Si tout le spectre de la ressource et des usages a été abordé, il y a eu un grand vide : le tuyau ! Entre la source et le robinet, les grandes compagnies chargées du service de l'eau étaient absentes des prises de parole. L'état des canalisations est une question inconfortable pour ces délégataires d'un service public tout comme pour les collectivités qui demeurent propriétaires du réseau. Seul le président du Département Jean Morin a appuyé où ça fait mal : "Il faut s'obliger à gendarmer pour que cette eau ne soit pas gaspillée. Car c'est avéré, les fuites d'eau sur nos réseaux sont de l'ordre de 25 à 30 %. C'est énorme et ça fait partie des solutions."
Après plus de quatre heures de discussion, le fer est encore chaud, le préfet de la Manche ne laisse à personne le temps de souffler. "Et maintenant ?" Dans sa conclusion, il impose déjà à tous d'ouvrir leur agenda, il y pose des rendez-vous, du concret. "Nous allons élaborer une feuille de route départementale avec des objectifs chiffrés, datés, qui engagent l'ensemble des acteurs." Chacun est au pied du mur. Et Marc Chappuis annonce quatre groupes de travail : sur les questions réglementaires et de gouvernance, sur les consommations d'eau humaine, industrielle et agricole. Pour celle-ci, les lignes directrices sont déjà dessinées, voire orientées : "on y parlerait d'irrigation, de la gestion plus sobre de l'eau dans les fermes, du comptage et de la mesure de l'eau consommée".