Plages du Débarquement
[ENQUÊTE] Patrimoine mondial de l'Unesco : des questions pour les agriculteurs
Près de 300 000 hectares sont concernés par l'inscription des plages du Débarquement au patrimoine de l'Unesco. Cette consécration permettra de protéger ces témoignages de l'Histoire et d'attirer plus de visiteurs. Près de 11 % des exploitations agricoles normandes sont situées dans ces secteurs. Verront-elles de nouvelles contraintes peser sur leur activité ? Enquête.
Près de 300 000 hectares sont concernés par l'inscription des plages du Débarquement au patrimoine de l'Unesco. Cette consécration permettra de protéger ces témoignages de l'Histoire et d'attirer plus de visiteurs. Près de 11 % des exploitations agricoles normandes sont situées dans ces secteurs. Verront-elles de nouvelles contraintes peser sur leur activité ? Enquête.
" A-t-on vraiment besoin de plus de touristes ? " soupire Agnès Vasche, un peu lasse. Il faut la comprendre : à Sainte-Marie-du-Mont, sa ferme de 250 bovins est en première ligne. Il y a la plage d'Utah, la dune, puis ses pâturages récoltant papiers gras et mouchoirs en papier échappés des portières et poches. Et leur bac à poubelles vampirisé par les camping-caristes.
Pourtant, quand il faut sortir l'un d'eux du fossé d'une route étroite, elle, son mari et ses deux enfants, tous les quatre associés en Gaec, répondent présents avec leur tracteur. Alors cette inscription des plages du Débarquement au patrimoine mondial de l'Unesco est une inquiétude de plus.
Lire aussi : Le classement des plages du Débarquement à l'Unesco "ne doit pas être une entrave au monde agricole"
La protection désormais due à ces sites va-t-elle compliquer leur vie professionnelle ? De nouvelles réglementations viendront-elles entraver le travail quotidien ou les projets de développement ? Nouveau bâtiment, agrivoltaïsme, méthaniseur... Le monde agricole pourra-t-il continuer à se développer ?
"Pour l'instant, ils ne nous parlent de rien. Que vont-ils nous pondre ? " se demande son mari François qui se rappelle la labellisation d'Utah Beach en Site Classé : "on nous demandait d'uniformiser les poteaux de clôture ".
3 000 exploitations concernées
La question ne prend pas en compte seulement les exploitations riveraines des plages du D-Day. Car une zone tampon de 3 000 km2 a été établie tout autour, pour apporter " un surcroît de protection efficace " aux plages du D-Day, selon les propres mots de l'Unesco dans sa demande écrite du 19 décembre 2025. Ce périmètre de 294 749 hectares s'étend de Merville-Franceville à l'Est, jusqu'à Quinéville à l'Ouest, englobant toutes les terres comprises entre le rivage et la Nationale 13. Une estimation approximative conduit à penser que 3 000 exploitations agricoles sont concernées.
La commune voisine d'Audouville-la-Hubert avait été l'une des rares communes sur les 121 de la zone tampon à voter contre l'établissement de celle-ci, en décembre dernier. Eric Valogne était alors élu du conseil municipal.
Cet éleveur laitier de 70 vaches installé en 2013 à la suite de son père en explique la cause : " nous n'étions pas informés des contraintes conséquentes de l'inscription Unesco dans cette zone tampon ". Cette information, il n'en dispose toujours pas. Pas plus qu'il ne sait si ses animaux pourront toujours pâturer l'hiver dans les dunes du Conservatoire du littoral : le plan de gestion Unesco énonce "une diminution des pressions de pâturage hivernal".
"Créer des règles contraignantes sera au libre choix des élus intercommunaux"
Le maire de Sainte-Marie-du-Mont, Charles de Valavieille, se veut rassurant dans sa résignation : " Il pèse déjà sur nous tous bien plus de contraintes avec toutes les lois et réglementations françaises existantes. L'Unesco ne rajoute pas une couche ".
La DDTM de la Manche confirme mais nuance. Son directeur-adjoint, Pierre-Arnaud Martin, renchérit que " cette inscription ne crée pas de nouvelles obligations sur le territoire et n'est pas là pour limiter les initiatives privées, notamment agricoles ". En revanche, un plan de gestion des sites inscrits sera gouverné par l'État et les collectivités locales.
"Il s'agit d'un outil de concertation pour faire en sorte que les projets privés ou publics sur le périmètre du site inscrit intègrent cet enjeu de préservation du patrimoine Unesco. Mais cela n'a aucune valeur réglementaire ni contraignante ". La protection serait sans contrainte, seulement fruit de l'intérêt commun bien compris ? Pour plus de certitude, ne faudra-t-il pas la graver dans le marbre ?
Lire aussi : [EN IMAGES] Débarquement : le monde agricole, témoin et acteur
L'Unesco attend un surcroît de protection
" Ce sera au libre choix des élus, reconnaît Pierre-Arnaud Martin. L'intercommunalité pourra décider si elle souhaite intégrer les dispositions du plan de gestion dans son Plan local d'urbanisme intercommunal (PLUI). Alors, à ce moment-là, effectivement, les élus en font une règle contraignante. "
La sévérisation des règles existantes ne découle donc pas automatiquement de ce classement, mais elle peut se décider. Le sera-t-elle ? L'Unesco semble l'attendre. " Les documents d'organisation spatiale (SCoT) et d'urbanisme (PLUI) jouent un rôle important pour renforcer la protection du bien et le surcroît de protection attendu de la zone tampon, en particulier la préservation des perspectives visuelles importantes, en complément aux protections réglementaires existantes " lit-on dans le Résumé analytique du dossier de candidature d'inscription des plages du D-Day à l'Unesco.
Par exemple, la fiche-action n° 1.1.3 du plan de gestion porte sur la nécessaire identification des points de vue du paysage historique à préserver. Parmi ses principes d'action, on y lit le report de ces points de vue dans les documents d'urbanisme (cônes de vue) et " le renforcement des dispositions de protection réglementaire si nécessaire ".
Le PLUI au centre du jeu ?
Le PLUI apparaît donc comme le vecteur possible de contraintes supplémentaires sur la zone littorale et la zone tampon. À l'intercommunalité Baie du Cotentin couvrant Utah beach, on avoue " ne pas avoir une vision très claire du sujet et on cherche à fiabiliser les informations". Patrick Thomines, lui, est plus clair. Avec un cimetière militaire américain sur sa commune, le maire de Colleville-sur-Mer et président de l'interco Isigny-Omaha tempère.
" L'inscription à l'Unesco n'est pas une sanctuarisation des sites. On a tous besoin de vivre au quotidien et du développement économique, agricole, touristique. Simplement, on examinera tout de même l'aspect qualitatif de certains projets, recherchant peut-être une certaine unité et harmonie ". Arnaud Tanquerel, président de Bayeux Intercommunal estime que ce surcroît de protection "vient déjà des directives nationales en cours, qui redéfiniront le SCoT et le PLUI, et qui auront pour conséquence d'aller dans le sens de ce que souhaite l'Unesco".
"Tous ces sites sont, en fait, déjà très protégés"
Le président de Région Normandie - collectivité portant la demande d'inscription à l'Unesco depuis 20 ans - est sur la même ligne. "Tous ces sites sont déjà très protégés. Je ne vois pas bien ce qu'il y aurait de plus à faire aujourd'hui et en quoi cela serait contrainte supplémentaire au projet d'un agriculteur", assure Hervé Morin. La seule interdiction certaine est l'éolien terrestre ; en mer, l'Unesco prend acte que le parc off-shore de Courseulles jouit d'une concession de 25 ans et que l'État s'est engagé à ne pas en autoriser l'extension ou sa modernisation.
Qui stoppera la mer ?
"Pour moi, le sujet majeur est le recul du trait de côte causé par l'élévation du niveau de la mer", assure Hervé Morin. "On doit s'en occuper. Comment faire que les plages du Débarquement soient encore là dans les décennies qui viennent ? Nous n'avons pas encore la réponse". Pour commencer à travailler sur le sujet, le président de Région devait rencontrer cette semaine Stéphane Costa, co-président du Giec Normand et spécialiste du trait de côte.
À Sainte-Marie-du-Mont et sur tout ce flanc Est du Cotentin, où les terres sont en dessous du niveau de la mer, on espère beaucoup d'une lecture stricte des demandes de l'Unesco. "Le classement oblige bien à préserver le site ?" pointe Thomas Vasche, qui voit donc dans cette inscription à l'Unesco une opportunité de tout faire pour maintenir le cordon dunaire, constitutif du paysage historique... et dernier rempart contre la mer.
Lire aussi : Demain des vaches les sabots palmés dans l’eau salée ?
"Cela permettra-t-il de faciliter le rechargement de la dune en sable ?" espère celui dont la stabulation et les 145 ha de prairies sont juste derrière Utah beach. La commune compte 20 exploitations agricoles. "Si la mer monte, un tiers de notre territoire sera sous l'eau", rappelle le maire Charles de Valavieille qui l'affirme lui aussi : "il y a un impératif de protection des sites inscrits".
L'érosion du trait de côte est bien prise en compte dans le dossier présenté par la France à l'Unesco. Le document prévoit un littoral résilient alliant trois modes de gestion : protection, laisser-faire, adaptation voire recomposition.
"On ne va pas pouvoir bétonner toute la côte, c'est impossible"
"Les sites du Débarquement de 2026 ne sont pas les sites du 6 juin 44, ni même ceux de 2044. Les évolutions ont déjà eu lieu et vont se poursuivre, avec accentuation des phénomènes d'érosion", prévient Régis Leymarie, délégué-adjoint Normandie du Conservatoire du Littoral. En clair, il n'est pas possible de figer la nature.
"Le poste de commandement de la pointe du Hoc, va tomber à la mer", dit-il, rappelant que les travaux de consolidation de la falaise réalisés par les Américains permettent toutefois de retarder son inéluctable érosion. "Il va falloir s'adapter et on sait déjà que certains sites du D-Day vont changer", énonce Patrick Thomines. "On ne pourra pas bétonner toute la côte, ça coûterait des fortunes."