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Eté 1976 : la paille de la solidarité

Si l’on vous dit 1976, vous pensez tout de suite sécheresse. La sécheresse du siècle qui a profondément marqué plusieurs générations d’agriculteurs : les actifs, leurs parents et leurs enfants. Cet été-là, tout le monde a mis la main à la pâte. Pardon, à la paille. Une opération paille pilotée par le syndicalisme et qui a créé du lien interrégional. C’est le cas dans l’Orne notamment jumelé en cet été 1976 avec le Loir-et-Cher.

© Archives

llll 1976, un été à tout jamais gravé dans la mémoire collective et plus particulièrement dans celle de ses agriculteurs. C’est début mai que la sécheresse commence à faire parler d’elle dans les campagnes du Grand Ouest. Principalement touchées, les cultures fourragères. Le maïs lève partiellement puis se meurt pendant que l’herbe jaunit à la vitesse grand V. Il faudra attendre fin septembre pour qu’elle reverdisse.De cette situation naît un grand élan de solidarité.  Main dans la main et sous l’impulsion du syndicalisme, les paysans de France organisent la riposte pour survivre à cette crise.

Faire face à la situation
“La chaleur était insoutenable. On voyait nos cultures et nos animaux dépérir un peu plus chaque jour”, se souvient Jean-Claude Chauvin, agriculteur aujourd’hui retraité, près d’Alençon. Il a alors 25 ans. Sur les 60 ha de l’exploitation familiale, son cheptel comptabilise 70 laitières. Chez lui comme partout dans le canton, les troupeaux beuglent. Plus rien à brouter. Certains jouent même de la tronçonneuse pour alimenter en feuilles d’arbre les animaux. Leur abreuvement est permanent mais aucune goutte d’eau pour les cultures. Les stocks fourragers 1976 seront proches de zéro. La situation devient catastrophique pour tout le Grand Ouest et l’hiver s’annonce compliqué.
Pour contrer la pénurie, une solidarité exemplaire se met en œuvre partout en France. Très vite, des groupes s’organisent dans les différents cantons.
Première mission : trouver de la paille qui, mélangée avec de la mélasse, constitue un fourrage de substitution.
“Avec le soutien logistique de la FDSEA et de la Chambre d’Agriculture, on a mis en place ces opérations. On partait avec tout notre matériel (tracteurs, botteleuses, plateaux, groupeurs de balles, lève-bottes...) vers les départements céréaliers. Pour Alençon Ouest, c’est le Loir-et-Cher qui nous a secouru”, évoque Jean-Claude Chauvin. Pendant plus d’un mois,on va assister à un quasi-mouvement de migration vers les zones moins impactées.
Sous la canicule, des milliers d’agriculteurs normands de tous âges bottèlent et charrient la paille en terres inconnues mais hospitalières. Jour après jour, des norias de camions et de wagons SNCF réacheminent la précieuse marchandise dans tous les cantons de la région.
En à peine 4 semaines, Jean-Claude Chauvin et son canton réceptionnent 2 000 tonnes de paille. S’y ajoute 2 000 tonnes de betteraves en provenance de la plaine de Caen et 150 hectares de maïs sarthois.

Calamité nationale
La situation est prise au sérieux au plus haut sommet de l’Etat. Début juin, le Président de la République, Valérie Giscard d’Estaing, qualifie cette sécheresse de “calamité nationale” et appel à la “solidarité nationale”. Le 30 juin, l’armée est dépêchée dans les champs pour un appui matériel et humain. Pour les conscrits fils d’agriculteurs sous les drapeaux, c’est aussi l’époque des «perm agricoles».  Les femmes jouent un rôle capital aussi. “Elles géraient le quotidien de l’exploitation en l’absence de leur mari. Si cette période a été éprouvante psychologiquement et physiquement, une plus grande solidarité en est née. Finalement, ça a été quelque chose d’exceptionnel à vivre. Quand il manquait des bras sur le canton, on allait s’occuper de 3 ou 4 fermes en même temps et on tournait à chaque fois”, se souvient Jean-Claude Chauvin.
Une solidarité hors norme dont beaucoup se souviennent aujourd’hui encore à l’évocation de la sécheresse de 1976.

40 ans, amitié et souvenirs
“Je vois encore les bêtes affamées. On pouvait voir leurs os, c’était vraiment impressionnant. Quand nous sommes arrivés dans l’Orne, les pâtures ressemblaient à des paillassons. Cet épisode nous réunit aujourd’hui, c’est le plus beau de l’histoire”, commentent Robert Fourny et Jean Claude Courcelles, agriculteurs dans le Loir-et-Cher et qui ont participé à l’opération paille. Cette année, c’est le quarantième anniversaire. Tous les 10 ans, Ornais et Loir-et-Chériens se retrouvent.Ça a commencé en 1986. 90 agriculteurs d’Alençon font le déplacement à Selommes (41). En 1996, sens inverse, une soixantaine de Loir-et-Chèriens sont reçus à La Lacelle pour célébrer la solidarité et le travail commun d’antan. En 2006, rendez-vous à Rodhon.
Et quarante ans après, le 3 mai dernier, 25 agriculteurs du Loir-et-Cher étaient présents pour fêter autour d’un bon repas “l’opération paille”. L’occasion pour Jean-Claude Chauvin de saluer comme il se doit les communes qui avaient accueilli les ornais telles que Selommes, Périgny, Rodhon, Conan, Champigny-en-Beauce et bien d’autres.
Une journée conviviale et festive qui vient s’ajouter aux souvenirs communs des agriculteurs normands qui, hier, se donnaient la main pour s’aider.

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