Fortes chaleurs : "Chaque degré de température supplémentaire entraîne une augmentation de 10 % de la consommation d'oxygène par l'animal"
Mathilde Audic, vétérinaire à Coutances, livre son regard d'expert sur les effets des fortes chaleurs sur les animaux d'élevage en Normandie. Elle en décrypte le mécanisme, espèce par espèce, et révèle le constat étonnant qu'elle a relevé sur des vaches.
L'animal résiste-t-il mieux à la chaleur que l'humain ?
L'humain commence à souffrir de la chaleur à partir de 30-35 °C avec un risque vital à partir de 40-42 °C. Pour l'animal, le stress thermique commence souvent entre 24 °C et 30°C selon l'espèce, avec des conséquences sur la santé, la reproduction et la productivité. Il y a des espèces qui sont plus adaptées que d'autres. Le mode de vie va influer sur la tolérance à la chaleur et à son amplification éventuelle dans un bâtiment, ou plutôt sur le freinage des hyperthermies. Parfois des animaux sont mieux à l'extérieur, parfois c'est l'inverse. Par exemple, du côté des vaches, les allaitantes sont plus rustiques alors que les vaches laitières sont plus sensibles, parce qu'elles ont un mécanisme de régulation de l'eau qui est différent ; et puis on ne leur demande pas les mêmes choses, elles ne sont pas sélectionnées sur les mêmes bases.
Les volailles et les porcs ont été particulièrement touchés pendant la canicule. Pourquoi ces espèces-là spécifiquement ?
La température corporelle de base de la volaille est de 41 à 42 °C, alors que le bovin est environ de 38,5 °C. Quand le mercure grimpe, la poule a donc moins de marge entre son intervalle de confort thermique et le moment où elle va se trouver "dans le rouge". Plus la température corporelle de base est faible, plus l'animal a de marge avant de se retrouver dans un inconfort thermique. La volaille n'a pas de glandes sudoripares : elle ne transpire pas. Elle régule sa température par la respiration rapide, ce qui est peu efficace et énergivore.
Et les porcs ?
Comme les volailles, les porcs transpirent peu et leur couche de graisse retient la chaleur. De plus, ce ne sont pas des animaux capables de gérer un effort. A l'opposé, plus l'animal est orienté vers la capacité à produire de l'effort, comme les chevaux, plus il va s'adapter à la chaleur. On demande à un cochon de produire, de se reproduire, de graisser. Le métabolisme du porc est intense avec une température corporelle normale de 39 °C et ils produisent beaucoup de chaleur interne, surtout les truies gestantes ou les porcs en croissance. Au-delà de 22-24 °C, ils souffrent de stress thermique avec une baisse de l'appétit et de la croissance, et une hausse de la mortalité.
Physiologiquement, que se passe-t-il dans le corps d'un animal pendant un épisode de canicule ?
Il y a deux stades. D'abord, l'hyperthermie : le corps commence à être dépassé par la chaleur et n'arrive plus à réguler sa température. Chaque degré de température supplémentaire entraînera une augmentation de 10 % de consommation d'oxygène par l'animal. C'est un effort supplémentaire à fournir, ce qui va conduire à une augmentation du rythme cardiaque et de l'expiration. L'animal est en plein effort comme s'il était en train de courir.
Si la température continue à monter, l'animal subira ce qu'on appelle le coup de chaleur. Là, les capacités d'adaptation du corps sont largement dépassées et des lésions organiques, neurologiques, cardiaques et/ou circulatoires vont apparaître. Les animaux peuvent perdre conscience, subir des diarrhées... ça devient une urgence vitale.
Les effets de la chaleur sont-ils immédiats ?
Des lésions organiques ne sont parfois pas visibles sur le coup et se révèlent dans les jours suivants. Dans la physiologie, à la suite du coup de chaleur, des animaux se sont retrouvés dans des états de stress. Leur système immunitaire s'est tellement effondré que l'on constate, à l'heure actuelle, des syndromes grippaux dans des élevages alors qu'on ne les voit habituellement qu'en hiver. Les organismes ont décompensé plusieurs jours après la canicule car les insuffisances se sont installées. Certains animaux ont "lâché" au niveau cardiaque, respiratoire, nerveux ou digestif. C'est impressionnant.
Des systèmes immunitaires se sont tellement effondrés que l'on constate, à l'heure actuelle, des syndromes grippaux dans des élevages qu'on ne voit habituellement que l'hiver.
Il y a cinquante ans, les élevages auraient-ils supporté de la même façon les températures extrêmes subies par les élevages d'aujourd'hui ?
Les agriculteurs ont orienté leur élevage vers une sélection qui correspond à leurs besoins. Certains élevages ont mieux résisté que d'autres parce que leurs schémas de sélection ne sont pas les mêmes. Certains éleveurs recherchent davantage de rendement et ont donc dirigé leur sélection vers des animaux hautement productifs. Mais, par conséquent, ils sont un peu plus fragiles. D'autres éleveurs privilégient la résistance, la rusticité.
Jusqu'ici, on a orienté les animaux vers un schéma de production qui correspondait à ce qu'on voulait. Cependant, peut-être faudra-t-il réfléchir désormais à adapter nos animaux aux conditions climatiques qui évoluent ? Je ne dis pas qu'il faut aller vers des animaux moins productifs, mais peut-être ramener plus de rusticité dans la sélection ou croiser nos races actuelles avec celles de pays plus adaptées à la chaleur. Je pense que l'on doit se mettre tous autour d'une table pour réfléchir aux moyens d'être résilients et autosuffisants tout en adaptant la production au climat. Il ne faut surtout pas chasser le diable. On a des schémas de production qui sont différents mais on a besoin de chacun.
En tant que vétérinaire, sur la période de fortes chaleurs, des choses vous ont marquées ?
Les premiers jours, on s'est dit que la situation n'était pas si mauvaise même si on nous apportait des animaux victimes de coups de chaud. En revanche, ce qui m'a frappé, ce sont les dégâts constatés sur les organismes dans les jours qui ont suivi la canicule. Certains animaux étaient très bien et, tout à coup, ça ne marche plus : le corps lâche.
Il a également été surprenant de constater des différences de résistance au sein d'une même race. Nous avons relevé un fait étonnant chez les vaches noires et blanches. Celles possédant plus de blanc sur leur robe souffraient moins de la chaleur. Car, dans le noir, il y a de la mélanine et ce pigment retient davantage la chaleur. Parmi les vaches pour lesquelles nous sommes intervenues pour des coups de chaleur, un pourcentage plus élevé présentait plus de noir que de blanc dans leur robe.
L'adaptation au climat doit-elle aussi se faire par la couleur des robes ? Peut-être. En tout cas, on doit se poser les bonnes questions par rapport à notre terroir. La réponse que nous trouverons en Normandie ne sera peut-être pas la même en Vendée ou dans le Toulousain. Nos agriculteurs connaissent par cœur le territoire et savent ce qui lui correspond. Je pense qu'il faut aussi intégrer les spécialistes de l'environnement dans les prises de décisions, mais sans idée préconçue.