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Interview 80e anniversaire du Débarquement
Pascal Férey, président de la Chambre d'agriculture de la Manche : "Les agriculteurs ont eu un rôle considérable dans la reconstruction de leur pays"

Alors que les cérémonies commémoratives du Débarquement se déroulent dans la Manche, celle dédiée aux victimes civiles du 5 juin 2024 au Haras de Saint-Lô, a été présidée par Emmanuel Macron, en présence de Chambre de France. L'occasion pour Pascal Férey, président de la Chambre d'agriculture de la Manche, de rappeler les pertes en milieu rural et le rôle de l'agriculture au lendemain de cette guerre meurtrière.

Que représente cette page d'Histoire pour vous ?

J'ai été bercé là-dedans depuis ma plus tendre enfance. Mes parents ont été touchés dans leur sang. J'ai de la famille qui a disparu sous les bombes, des amis de la famille sur des mines. Ils ont été poussés par les Allemands. Quand ils sont rentrés, après la première vague de bombardements, beaucoup de communes ont été rasées. Mes parents n'avaient plus rien. Ce qui était enterré sous les charreteries a été brûlé sous les bombes incendiaires.

Pourquoi les commémorations ont une telle importance pour vous ?

Jusque dans les années 90, on retrouvait régulièrement dans nos champs des obus. Au remembrement de 1992 de Saint-André-de-Bohon, plus d'une tonne de munitions allemandes anti aériennes a été retrouvée. Sur Sainteny, c'était un soldat Allemand mort dans son parachute. C'est toujours dans les mémoires. La 101e Airborne n'a jamais perdu autant d'hommes en une seule bataille, celle du Carré de choux à Carentan. Près de 3 000 soldats quasiment en une journée et demie ! Cela fait partie de nous.

À Saint-Lô, le 5 juin, une cérémonie en mémoire des victimes civiles a eu lieu, mais pas seulement.

Pendant 40 ans, de 1984 à aujourd'hui, on a commémoré la mémoire des Libérateurs, des soldats morts, et c'est justifié ! Au 80e, on continue de commémorer la gloire de nos libérateurs. Cela me paraît tout à fait normal. Cela traduit la construction d'une Europe unie. En même temps, il y a tous les autres civils morts sous les bombes. Les villes, les hameaux ont été bombardés parce qu'ils étaient des carrefours stratégiques pour éviter que les Allemands arrivent ou repartent et faire en sorte qu'ils restent sur place pour les faire disparaître.

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Le monde agricole a-t-il aussi souffert ?

Le nombre de paysans blessés en rentrant dans les étables, en labourant les champs dans les 15 années après la guerre, c'est énorme. Le nombre de chevaux amputés parce qu'ils sautaient sur une mine, c'était régulier. Là, ce n'est pas marqué victime civile. Les victimes civiles sont celles qui sont mortes sous les bombes, sous les obus. Après, ce sont des morts tout de même.

Je ne veux pas qu'on oublie ceux qui nous ont nourris sans jamais rien dire, en toute humilité. À leur façon ils ont fait de la résistance en nourrissant, en accueillant. Beaucoup de paysans, d'agricultrices ont hébergé pendant 1, 2, 3 jours des Para-américains. Il faut rendre un hommage à ces gens.

C'est le moment. 80 ans n'est pas l'âge de la maturité mais c'est là que la mémoire commence à s'estomper. Celui qui n'est pas convaincu de cette page d'Histoire n'en parlera jamais.

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Comment se sont traduits ces hommages ?

J'ai demandé à la maire de Saint-Lô, au préfet de la Manche, au président du Conseil départemental, qu'il y ait dans cet hommage aux victimes une accroche à la ruralité. Je souhaitais qu'on ait une pensée pour ces hommes et ces femmes qui ont laissé ou un membre ou leur vie. Cette histoire est gravée dans les mémoires du monde rural.

Jusqu'à avoir la présence de Chambre de France. Pour quelles raisons ?

Chambre de France, présidée par Sébastien Windsor, dans le cadre d'un bureau décentralisé, est présente à différentes commémorations au nom de tous les paysans, de toutes les agricultrices qui ont souffert. Nous célébrons la mémoire des victimes en général, les victimes civiles, urbaines et rurales.

C'est le moment de rappeler que les dommages de guerre ont été importants. Il n'y avait plus de bovins, de chevaux. Tout a disparu. Il y a eu des familles entières ruinées. Mes parents qui avaient une vingtaine de vaches, des chevaux, des pommiers, il n'y a plus rien. Plus de maison, plus de literies, plus de photos, plus de mémoire, plus rien.

Les gens repartaient au boulot. C'est une façon de rappeler qu'après la guerre, les agriculteurs ont eu un rôle considérable dans la reconstruction de leur pays. Chacun chez soi refaçonnait le paysage français. Si on n'a pas une pensée pour nos agriculteurs et agricultrices, nos grands-mères, je dirai que notre société est égoïste ! J'aurai manqué à mon devoir de président de Chambre d'agriculture si on avait passé cette époque sous silence le 5 juin 2024.

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