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A lire
Livre unique sur un paysan ordinaire

Pierre Lebugle, cultivateur dans le pays d’Auge a tout noté. Quotidiennement, il a décrit toutes ses activités dans 32 carnets. A travers eux, la vie d’un paysan est recensée de 1941 à 1971. Dans les mains d’universitaires, ces modestes calepins se muent en documents historiques et inspirent un livre.

Philippe Madeline et Jean-Marc Moriceau, accompagnés par Colette Eude, la fille de Pierre Lebugle. L’historien et le géographe sont revenu plusieurs fois sur le lieu central de leur histoire : la ferme 
du Vieux Caillou.
Philippe Madeline et Jean-Marc Moriceau, accompagnés par Colette Eude, la fille de Pierre Lebugle. L’historien et le géographe sont revenu plusieurs fois sur le lieu central de leur histoire : la ferme
du Vieux Caillou.
© V.M.

Né en 1922 et décédé en 2009, Pierre Lebugle est un paysan ordinaire. Via ses carnets, le récit de sa vie devient extraordinaire. Jean-Marc Moriceau et Philippe Madeline, chercheurs à l’université de Caen, ont donc reconstitué la vie du cultivateur et écrit un livre. Leur ouvrage retrace le quotidien de Pierre Lebugle. Intitulée « un paysan et son univers de la guerre au marché commun », l’œuvre illustre la révolution agricole silencieuse. Cette tranche de vie continue permet de saisir les mutations du monde agricole. “À 19 ans, il a commencé à noircir tout ce qu’il faisait sur un cahier. Nous avons rencontré Pierre Lebugle en 2000. À l’époque, nous menions un travail sur le sud pays d’Auge avec l’université de Caen. Le maire de Camembert nous a indiqué l’existence d’un petit cultivateur qui avait tenu des carnets pendant son Service du Travail Obligatoire (STO). Dans le secteur, il était connu pour être allé en Allemagne”, racontent Jean-Marc Moriceau, historien et Philippe Madeline, géographe. Les deux hommes ont alors demandé à Pierre Lebugle s’il avait d’autres écrits. “Nous avons découvert un trésor. C’était une mine documentaire”.
Les deux universitaires ont commencé par retranscrire ces notes. Jour après jour, les activités du paysan sont notifiées à la fin de leur livre. “Nous avons ensuite décidé d’en tirer un livre grand public”, précise Jean-Marc Moriceau.


87 mariages et... 
...237 enterrements

Ces écrits sont rares. Selon Philippe Madeline, “il s’agit d’un acte identitaire. C’est peut-être aussi l’influence de la Jeunesse Agricole Chrétienne, dont il faisait partie. Ce mouvement incitait les agriculteurs à écrire, pour améliorer les performances techniques”. Mais dans le cas de Pierre Lebugle, les notes dépassent le simple cadre agricole. Le passage du tour de France, sa sortie aux 24 heures du Mans, ses parties de chasse ou les messes y sont stipulés. Ses participations à 87 mariages et 237 enterrements sont, par exemple, comptabilisés.
La première partie du livre traite de son STO. Son histoire, celle du paysan parti en Allemagne, était connue. “C’est le grand voyage de sa vie. Il est allé en Allemagne, en Pologne et en Russie. Il semble d’ailleurs en garder un assez bon souvenir”. Ses sorties au théâtre de Bärwalde, ou aux cinémas à Küstrin et Stalingrad semblent en témoigner. Le paysan rentrera finalement à Camembert le 1er août, après avoir “visité Berlin le 17 juillet”.
D’autres parties du livre traitent de la vie à la ferme. Le paysan n’a pas suivi la voie du productivisme ambiant. Il a débuté sa carrière avec 5 hectares et l’a fini avec 17 hectares dans le milieu des année 80. “Il n’a pas refusé la modernisation. Il a acheté une tronçonneuse en 1964, un tracteur en 1965 et a pratiqué l’insémination artificielle dès 1968”, précise Jean-Marc Morciceau.

Un paysan ouvert 
sur le monde

L’homme n’a pas eu de fils et n’a jamais imaginé transmettre son exploitation. Le paysan ne souhaitait pas investir et perpétuer sa ferme. À sa manière, Pierre Lebugle illustre aussi l’instauration de la civilisation des loisirs. Le cultivateur achète une voiture en 1951. “À l’époque, il fait un peu le taxi. Pierre Lebugle et sa famille en profitent et sortent au cinéma, vont à la mer. Le paysan est également un fervent Catholique. Il chante dans de nombreuses cérémonies religieuses”. Le cultivateur s’est investi et épanoui à l’extérieur de son exploitation : paroisse, syndicalisme agricole ou municipalité. L’histoire de Pierre Lebugle est celle d’un paysan lambda, ni leader ni à la traîne.  “De nombreux travaux ont été menés sur les initiateurs de la modernisation agricole. Là, nous avons un paysan plus spectateur. Il est emblématique de la majorité silencieuse”. Bref l’Histoire se décline avec un petit cultivateur du pays d’Auge. « Un paysan et son univers de la guerre au marché commun » est paru aux éditions Belin. A lire. Bienvenue à Survie, sur la ferme de Pierre Lebugle au lieu-dit Village Caillou.

Dates clés de la vie de Pierre Lebugle

- 1941 : Premier agenda.
- 1943 : Départ pour le service de travail obligatoire (STO) en Allemagne.
- 1945 : Retour à Camembert.
- 1947 : Installation au Village Caillou.
- 1951 : Achat de sa première voiture : une Mathis.
- 1952 : L’élevage est touché par une épidémie de fièvre aphteuse.
- 1960 : Destruction de l’alambic.
- 1961 : Participation à la construction de la chapelle du Village.
- 1965 : Le tracteur remplace les chevaux.
- 1966 : Arrêt de la production de beurre fermier et livraison du lait à la laiterie.
- 1968 : Première insémination artificielle de ses vaches.

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