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Il y a quarante ans
« On n’a pas envisagé de prendre les petites rues »

Dans l’Orne, Yvette Cruard, exploitante retraitée à Echauffour, ancienne présidente de la commission des agricultrices

« J’ai participé à de nombreuses réunions régionales et nationales sur le statut des femmes en agriculture. De la Bretagne à la montagne, nous rencontrions toutes le même souci : nous n’avions pas de statut professionnel. Et maintenant, ce sont deux femmes à la tête de la FDSEA et de la FNSEA », raconte Yvette Cruard, 87 ans.
© Y. Cruard

« Nous nous sommes installés avec mon mari dans la ferme de mes parents, dans les années 1960. Elle avait du potentiel mais la première année était très difficile, il n’y avait pas de confort. J’étais fille d’agriculteurs mais je n’avais pas de formation agricole. C’est l’ouverture d’esprit de mon mari qui m’a permis de tenir : je suis allée en formation alimentation des veaux. À l’époque, les hommes se formaient alors que les femmes faisaient le travail. J’ai entendu ces messieurs se demander, quand ils ont vu une femme en formation : « quel avenir vous nous préparez ? » J’avais 30 ans et j’étais au CDJA. Puis j’ai atteint la limite d’âge, je suis arrivée à la FDSEA. J’étais au bureau comme membre de droit. Puis j’ai été la première femme élue. Une autre femme est entrée comme membre de droit. Il fallait pousser les portes. À l’époque, je travaillais à la ferme avec mon époux mais je n’avais pas le statut d’associée.

 

« On y va »

En 1980, il y a eu un problème sur le prix du lait. J’étais responsable de la commission des agricultrices. La manifestation tombait à un moment où il y avait beaucoup de travail dans les champs. Alors, on s’est dit : pourquoi ne pas envoyer les femmes manifester ? On a dit « oui, on y va ». Nous nous sommes organisées avec les délégations du Calvados et de la Manche. Nous avons tout préparé en quatre ou cinq jours, pris des contacts, motivé les femmes. Les responsables de cantons, les hommes, ont joué le jeu. Les maris ont accepté que les femmes partent en manif !

 

Une bravade

Dans le bocage, les femmes se sont motivées et ont rempli quatre cars. La délégation de l’Orne était la première à arriver à Paris, avec la Manche. Le Calvados est arrivé après nous. Un journaliste de la Une, Jean-François Robinet, nous attendait. Alors j’ai répondu à l’interview. Les manifestations ne descendaient plus sur les Champs-Élysées. Je me souviens d’un représentant des forces de l’ordre qui disait : « où vous irez, j’irai ». On n’a pas envisagé de prendre les petites rues. Alors on a poussé et sauté les barrières : les dames étaient habillées pour marcher et courir. Nous avons dit aux forces e l’ordre que chez nous, nous savions sauter les clôtures. C’était une bravade. Nous avions emmené une vache Normande, docile, elle marchait devant la délégation. Il fallait que ce soit une réussite. Nous sommes allées à l’Élysées pour déposer, par la petite porte, un document portant l’ensemble des revendications des agricultrices.

 

L’événement a fait du bruit

Nous avons demandé à être reçues par le ministère de l’Agriculture. J’ai fait partie de la délégation. À peine sorties, les associations féministes nous attendaient et voulaient nous rencontrer. J’ai toujours dit que la manifestation était professionnelle, qu’elle n’avait rien à voir avec le féminisme. Mais nous avons quand même fait bouger les lignes sur le statut des femmes en agriculture. Il y a eu une prise de conscience sur l’engagement des femmes dans la profession. L’événement a fait du bruit. On ne voyait jamais des femmes seules en manifestation. Mon mari et mes enfants nous ont vues à la télé le midi. Nous avons dû être l’une des dernières manifestations à descendre les Champs-Élysées. »

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