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Afrique
A Tombouctou, des agricultrices violées et mariées de force

L’étreinte des rebelles islamistes s’est relâchée au Mali sous la pression des forces armées. Le nord du Pays a été libéré récemment. Témoignage d’une habitante qui raconte l’horreur.

© EC

Massa Alou Traoré, 60 ans, a survécu à 15 mois d’enfer face aux islamistes d’Al Qaida.  Elle entend bien témoigner : “Plus de liberté pour les femmes, des mariages forcés, des jeunes filles “servant” à plusieurs hommes”. Les mots peuvent-ils encore décrire la terrible réalité ? Tombouctou la mystérieuse, ville mythique et millénaire, Tombouctou la cité des sages renfermant des centaines de manuscrits dans lesquels sont inscrits la mémoire des anciens. Enfin Tombouctou 2012/2013 : une prison à ciel ouvert pour toute la population.

Tortures physiques
La voix est claire mais la liaison téléphonique mauvaise. A Tombouctou, dans une case, Massa Alou Traoré, leader syndical agricole, agricultrice elle-même, productrice de riz et de légumes, savoure la liberté retrouvée. Elle est là pour témoigner, pour dire à la face du monde entier qu’entre le Coran de Mahomet et son application par les membres d’Al Qaida, un fossé existe. Fossé dans lequel ont été précipitées les femmes et tous ceux qui refusaient un ordre nouveau, même précaire dans le temps. “Dès l’entrée des “rebelles” dans la ville, tout a changé immédiatement avec des tortures physiques pour les récalcitrants ou pour l’exemple. Les femmes ? Interdiction de se promener seule dans la rue, même sur le trottoir. Obligation de porter un foulard”. La voix de Massa Alou vibre, monte. Revenir sur les traces toutes fraîches de l’occupation est dure, mais elle continue sans faiblir. “Nos cultures sont à l’extérieur de la ville. Auparavant, nous y allions en véhicules, souvent des camions. C’est à pied que nous avons dû faire la dizaine de kilomètres nous séparant des parcelles. Pour celles ou ceux qui ont voulu résister ? Des coups de bâtons. Les rebelles voulaient dès le départ nous montrer qui était les chefs désormais. Plus question de s’habiller à l’européenne ou selon nos coutumes. Le bas des pantalons des hommes et des femmes étaient systématiquement coupés”.

Femmes “objets”
Les maliennes ont la réputation d’être solides, d’avoir des opinions bien arrêtées. En clair, elles savent habituellement se faire respecter. “D’emblée, nous avons été, nous les femmes, mises littéralement à genoux. Plusieurs se sont faites violées devant les yeux de leur famille. Il y a eu aussi beaucoup de mariages forcés”. Mariages où les femmes servaient “d’objets” au mari et à ses amis.
Côté nourriture, les habitants de Tombouctou ont réussi à se débrouiller. Il est vrai que la ville a toujours eu des greniers, donc les céréales ont dépanné pendant un temps la population. Désormais les ONG ont pris le relais mais ne peuvent satisfaire tous les besoins. “Pour aller travailler la terre, outre le fait d’y aller à pied, nous n’avions plus aucun appui technique ni financier ce qui nous a pénalisé et nous pénalise encore. Nous étions abandonnés” reprend notre agricultrice. Pendant ces 15 mois, les rebelles, sous la houlette du chef Hansar Eddine, ont cherché à rayer tout signe de modernisme. Même le monument de l’indépendance a été détruit. Aujourd’hui, Massa Alou Traoré sait que deux défis attendent ses compatriotes, la reconstruction de la ville et surtout les élections présidentielles en juillet prochain. “La libération de Tombouctou grâce aux forces franco-maliennes a été rapide. En fait, si les rebelles, qui venaient en grande partie d’Algérie ont contrôlé la ville, ils s’abritaient beaucoup à l’extérieur, ne laissant qu’un minimum d’hommes sur place. Pour revenir à notre libération, tous les habitants se sont immédiatement rangés derrière les militaires”.
Comme après toute occupation meurtrière, la vengeance est dans l’ombre. Personne à Tombouctou, ou si peu, n’a vraiment collaboré. “C’est d’ailleurs pourquoi nous n’avons pas eu trop de règlements de comptes”. Tombouctou essaye aujourd’hui de panser ses plaies. “Les célèbres manuscrits qui sont la mémoire de la ville depuis des centaines d’années ont souffert pour quelques uns. La plupart ont réussi à être cachés. Des mausolées, eux aussi centenaires, ont été dynamités. Mais le plus gros dégât est psychologique. La plupart des habitants arrive à se reconstruire ; pour les femmes violées et enceintes, c’est autre chose. Il y en a des centaines, nous ne les mettons pas à l’écart. Elles partent à l’hôpital pour accoucher discrètement”.
Tombouctou vient de vivre une des pages les plus sanglantes de son histoire pourtant déjà bien chargée. Comme le dit Massa Alou, “nous sommes devenus méfiants. Nous avons peur, malgré la présence de l’armée, dès que nous voyons un visage inconnu. C’est vrai, la crainte ne nous quitte pas. Quelques attentats ont déjà eu lieu malgré la libération”. Notre agricultrice pense désormais aux élections de juillet prochain. Sur ce point politique, ses réponses se font plus rares. Partez-vous en guerre contre le pouvoir actuel ? “Je suis à Tombouctou en tant que leader syndical agricole, je ne peux vraiment parler de politique qu’en dehors de “ma” zone”. Pourtant, en insistant, elle lâche quelques mots, “le gouvernement malien actuel n’est pas bon. Il avait endormi tout le monde”. Le
peuple malien se réveille d’un double cauchemar. Celui d’une guerre et d’un pouvoir corrompu. En juillet, il devra choisir sa nouvelle route. Beaucoup souhaitent qu’elle ne croise pas celle de
l’Islamisme radical, comme en Tunisie ou en Égypte.

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