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Crise laitière
Un combat syndical mais aussi économique

Entretien croisé avec Philippe Marie, producteur de lait dans le Bessin et Jean-Philippe Fortier, producteur dans le pays d’Auge

Après plus de deux mois de tempête laitière, le soufflé est-il retombé ?
Jean-Philippe Fortier : Le soufflé est provisoirement retombé, en attendant le mois de septembre. A cette date, une possible renégociation de l’accord sera possible. Actuellement, nous sommes tous bien occupés sur les exploitations, mais les producteurs restent mécontents. Il faut aujourd’hui bien informer les troupes et ne pas tomber dans la démagogie.
Philippe Marie : Les actions menées pendant ces deux mois  ont eu toute leur utilité. Maintenant, il nous faut revenir sur nos fermes; il y a du travail à rattraper. Mais il y reste un très gros travail de fond, beaucoup moins médiatique que les manifestations, à réaliser.

Lequel ?
P.M. : Celui de la reprise en main par les éleveurs, de la maîtrise de la production parce que la commission et nos politiques européens ne dérogent pas à la droite ligne de l'ultra-libéralisme qu'ils se sont fixées. C'est le chantier qui nous attend pour les mois qui viennent. 

C’est le chantier de la contractualisation que vous souhaitez ouvrir ?
P.M. : Contractualisation ou autre chose. Comme à d'autres, ce mot  me fait peur parce que l'on ne sait pas ce qu'il sous entend. Si contractualisation il doit y avoir,il faut la penser collective, à l'échelon régional, voire national, avec une communication efficace entre laiteries et producteurs. Il faudra également que nos voisins européens adoptent une maîtrise de production. N'agir qu'au niveau franco-français nous sera défavorable. 
J-P. F : La contractualisation, on en parle beaucoup. Nous avons débattu du sujet la semaine dernière en section lait FRSEA. Les avis sont partagés. La contractualisation : oui, à condition qu’elle soit cadrée par entreprise ou par région. Le producteur ne doit surtout pas rester seul face à son industriel.  Le contrat à la personne est trop risqué pour le rapport de force. Après, nous ne savons pas si nous devons nous regrouper par usine, par entreprise ou par région. Personnellement, je suis pour une contractualisation au moins à l’échelle régionale.
Nous devons aujourd’hui trouver une solution pour ouvrir et fermer les robinets.

L’accord signé par la FNPL a fait couler beaucoup d’encre. L’assumez-vous ?
P.M. : Pas dans la manière où il est intervenu. C'est un accord « politique » arraché à la veille des élections européennes. L'idéal eut été que ce soit le ministre de l'Agriculture qui le porte seul. Mais Michel Barnier, dans sa stratégie, a préféré contraindre la profession à signer.
De surcroît, avec une revendication à 305 € et un accord à 280 €, on a généré de la déception chez les producteurs  quand la FNPL (Fédération Nationale des Producteurs de Lait) a signé aux forceps.
J-P. F : Nous assumons cet accord, même si je suis déçu. Les négociations ont été rapides.

Fallait-il pour autant signer un accord qui ne satisfaisait pas les producteurs ?
P.M. : Il fallait un accord. N'oublions pas  qu'au terme de ce combat, les laiteries qui avaient joué la provocation en Avril, sont revenues à un niveau plus correct en Mai. Il faut maintenant voir la réalité en face. Tous les pays européens sont dans un marché du lait totalement encombré. Cet accord met les éleveurs français actuellement parmi les mieux payés d'Europe, et les laiteries françaises sont en position difficile face à la concurrence.
Le compte n'y est pourtant pas et bon nombre d'exploitations doivent faire face à des difficultés de trésorerie. Il faut maintenant des mesures pour aider ces dernières à passer le cap au niveau trésorerie, avant de retrouver un marché plus stable.
J-P. F : Il fallait signer cet accord pour garantir un prix pendant les mois de printemps et les mois d’été. Aujourd’hui, nous constatons que dans les autres pays européens, la crise se révèle aussi grave sinon pire. (Lire aussi en page 12). Chez nos concurrents directs, le prix est largement inférieur au nôtre.

Alors sont-ce les représentants des producteurs qui n’ont pas été à la hauteur ?
P.M. : Non. Henri Brichart, président de la FNPL, a fait tout ce qu'il a pu, mais à 5 contre 1, la pression est énorme. Quand vous avez face à vous des médiateurs missionnés pour aboutir, des représentants des laiteries affûtés aux  négociations, des politiques aiguisés à l'art du compromis(...), qui peut en sortir vainqueur ?
J-P. F : Je le répète : observons la situation dans les pays voisins. Au mois de septembre, nous dirons peut-être que l’accord signé par Henri Brichard n’était pas si mauvais. Il n’était pas facile de prendre une décision pour l’ensemble des producteurs de lait. Quand on se retrouve seul face aux industriels, aux coopératives, aux médiateurs et aux pouvoirs publics à la veille des élections européennes : la marge de négociation est fine. N’oublions pas que certaines entreprises sont dans le rouge avec un prix de base à 280 euros.

Les réunions de sensibilisation autour de l’idée d’une grève du lait se sont multipliées ces derniers jours. Est-ce la solution ?
P.M. : Certains éléments me paraissent fondés.
Un : il faut tendre le marché pour faire remonter les prix. Deux : il faut le faire effectivement au niveau européen.  Maintenant, une grève du lait de 10 jours peut-elle suffire à remonter les prix ? Ne risque-t-elle pas d'attiser la guerre entre producteurs si certains voulaient l'imposer alors que cela doit rester une démarche volontaire ?
Bon nombre d'éleveurs ne peuvent se la permettre parce qu'ils ont besoin de livrer pour faire entrer de la trésorerie.
J-P. F : Franchement au début, j’étais pour la grève du lait. Ensuite quand j’observe le résultat en Allemagne, je crois qu’on peut légitimement se poser des questions sur sa légitimité. Sur le moment, on a constaté une reprise. Six mois après, le prix est revenu aussi bas sinon plus. Depuis, les producteurs allemands subissent un prix inférieur au nôtre.

C’est un peu langue de bois comme réponse. Vous n’êtes ni pour, ni contre ?
P.M. : C'est la méthode qui me pose question. Ne  faudrait-il pas imaginer quelque chose de moins brutal mais qui s'inscrit dans la durée ? Par exemple écarter une traite sur quatre ou une journée dans la semaine pendant un mois ou deux ? Sur le fond de toute façon, on revient à notre idée de départ qui consiste en une maîtrise de la production par les producteurs. Nous défendons tous la même cause
J-P. F : Oui ! Je suis encore ni pour ni contre. Attention, les initiateurs des réunions « grève du lait » promettent beaucoup. Sans doute beaucoup trop… Certaines promesses font froid dans le dos. Il est dit « avec une grève pendant dix jours, on aura un lait à 400 euros et une nouvelle grille du paiement du lait ». Hélas vraiment hélas, je n’y crois pas.

Autre sujet qui fait débat : le prix de revient aux 1 000 l. Connaissez-vous le vôtre ?
P.M. : Non, je ne connais que mes coûts opérationnels. J'attends une méthode fiable pour calculer et comparer un prix de revient. Les différents chiffres annoncés récemment et qui font polémique  sont probablement tous justes, mais ils divergent car ils ne parlent pas de la même chose.
C'est un sujet important. Parallèlement au combat syndical, nous devons entreprendre, sur nos exploitations, un travail d'approche économique pour gérer nos charges opérationnelles et de structure. Et tant que la gestion de l'offre n'est pas reprise en mains, apprendre à gérer et anticiper les yoyos du marché laitier.
J-P. F : Mon prix de revient se situe aux alentours de 280-290 euros/1000 litres. Je n’y intègre pas ma main d’œuvre. A ce prix-là, je ne me paye pas. Et je n’imagine pas mes charges baisser.


Propos recueillis
par Th. Guillemot et V. Motin

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