Conférence de Serge Zaka, agroclimatologue français
Vignes, tomates et tournesol AOC en Normandie ?
Jeudi 5 février, au MoHo, à Caen, l'agroclimatologue Serge Zaka a captivé un amphithéâtre d'une centaine de personnes, issue pour moitié du secteur agricole. À travers des cartes animées illustrant parfaitement l'évolution des conditions climatiques sur notre territoire et toujours avec un trait d'humour bien senti, il a dressé un constat lucide mais optimiste des filières agricoles demain.
Devant un public mixte mêlant agriculteurs, personnes évoluant dans le secteur ou au contraire néophytes, Serge Zaka a livré une conférence à la fois scientifique et accessible à tous. Son message est clair : la nature ne pourra pas s'adapter seule à un changement climatique trop rapide - les chiffres en témoignent - mais l'Homme peut encore lui "donner un coup de main" en repensant les systèmes agricoles pour qu'ils continuent de produire nourriture et énergie, tout en façonnant les paysages. Dans cette perspective, la Normandie s'est imposée, tout au long de l'exposé, comme un véritable territoire d'avenir.
Chasseur d'orages, mais pas que...
Ingénieur agronome de formation, Serge Zaka vit à Montpellier, "la zone la plus orageuse de France... Pratique quand on est chasseur d'orages à ses heures perdues", introduit le trentenaire. Hormis ce "passe-temps", l'homme dont les photos d'orages ont fait le tour du monde combine des milliards de données qui lui permettent de faire des modélisations sur le climat en France à l'horizon 2100. Il distingue l'agroclimatologie qui correspond à l'évolution du climat et l'adaptation du secteur agricole, de l'agrométéorologie qui guide tous les jours les décisions des agriculteurs.
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D'un extrême à l'autre
"Gel tardif dévastateur précédé d'une douceur précoce en 2021, triple sécheresse en 2022, année la plus humide en 2023...", Serge Zaka introduit son propos en énumérant cette série d'évènements climatiques "exceptionnels" pour nous prouver que ce changement est bien réel. Et, même si les côtes littorales de la Manche restent des exceptions à l'échelle française, "le climat de Montpellier remonte doucement vers Caen. Alors ne vendez surtout pas vos maisons dans les campagnes normandes", glisse-t-il ironiquement, rappelant qu'il fera en moyenne 14 °C dans la ville de Guillaume Le Conquérant d'ici 2100. À l'avenir, le jeune homme au chapeau de cow-boy prévient : "Nous aurons plus de pluies hivernales avec davantage d'inondations, mais aussi des sécheresses estivales plus fréquentes et intenses". Il faudra compter jusqu'à quatre fois plus de canicules et deux fois moins de vagues de froid.
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Biodiversité sous pression
"Au-delà de 30 °C en juin, le blé remplit moins bien ses grains et les vaches produisent moins de lait", annonce l'agroclimatologue. Sans gel l'hiver, indispensable pour la vernalisation - processus physiologique induit par le froid et conférant à une plante sa capacité de floraison - certaines cultures comme le blé pourraient devenir compliquées à cultiver sous nos latitudes. Finalement, "la meilleure façon de s'adapter à 44 °C, c'est de ne pas atteindre le scénario à + 4 °C évoqué par le Giec (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat)", synthétise-t-il.
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Nouvelles filières
Après avoir dressé un constat de prime à bord plutôt négatif, Serge Zaka n'a pas laissé son auditoire sans réponse. "Le bassin parisien pourrait devenir légumier, la Normandie une terre de tomates et nous ferons des avocats dans le sud", avance-t-il. Et cette transition sera d'autant plus importante qu'il ne faudra pas seulement nourrir sa propre région. "D'autres régions du monde comme l'Andalousie - zone de production légumière importante - entament lentement un processus de désertification", alerte le scientifique. Rebondissant sur une question de l'auditoire, il confirme que la diversification - clé de la résilience de nos systèmes - reste indispensable. "La polyculture-élevage est un modèle d'avenir et les sols représentent à eux seuls 50 % de la solution à notre problème. Ils stockent du carbone, sont un réservoir de biodiversité et favorisent l'infiltration de l'eau", énumère-t-il tout en précisant qu'il faudra planter des haies brise-vent et ombragères et adapter les bâtiments en les isolant mieux pour éviter aux animaux de subir un stress thermique, sous peine d'une baisse de production. "On ne manque pas de solutions mais de moyens et de volontés politiques", souligne-t-il.
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Éduquer les palais
Mais alors, par où commencer la construction de ces nouvelles filières ? "On commence par éduquer les palais dès le plus jeune âge", affirme Serge Zaka sans hésiter, prenant l'exemple du houmous libanais dont la consommation a été repensée à la sauce française : "s'il vous plaît, par pitié arrêtez de tremper vos chips dans votre houmous", implore le franco-libanais ironiquement. Derrière la blague, il y a un enjeu social majeur : habituer les jeunes - futurs consommateurs - à de nouveaux goûts pour soutenir les filières locales de demain. Cela passera également par la création de nouvelles IGP (Indication géographique protégée) ou AOC (Appellation d'origine contrôlée) au sein d'un territoire. "L'identité culinaire d'une région sera donc amenée à évoluer. Et peut-être que le nouvel emblème de Caen deviendra la ratatouille au cidre... ?" conclut-il.
La géopolitique du blé
"Celui qui produit du blé a le pouvoir", affirme Serge Zaka. Tandis que la Russie est devenue un géant de l'exportation alors même qu'il y a quinze ans elle était importatrice nette, la stabilité de certains pays dépend encore du prix du blé. Preuve que l'agriculture est essentielle à la stabilité politique d'un État. Pour illustrer son propos, l'agronome franco-libanais a rappelé l'origine du printemps arabe de 2010 : "La flambée des cours du blé a engendré le soulèvement des populations qui a ensuite déstabilisé toute la région". La capacité d'un pays à produire sa propre nourriture a minima est une chance qui contribue à préserver la paix sur son territoire. "Mon objectif est donc de donner un cap à la transition agricole en adéquation avec le climat des années à venir", précise-t-il. Car si l'Andalousie éprouve déjà des difficultés à produire sous l'effet de la désertification en cours, la Normandie, elle, peut encore anticiper en transformant le défi climatique en opportunités !