"Je trouvais utile de récupérer cette eau, plutôt qu'elle aille à la mer" : dans le Calvados, il crée une retenue collinaire
En Suisse Normande, à Pierrefitte-en-Cinglais, Samuel Courvallet aménage une retenue d'eau collinaire. L'arboriculteur voit dans l'ouvrage l'unique salut pour ses vergers, face aux sécheresses qui pourraient se multiplier. Pourtant, sa réserve d'eau individuelle est loin de faire l'unanimité. Décryptage.
Presse écrite, radio, télévision... Depuis quelques mois, Samuel Courvallet voit défiler les journalistes aux portes de sa ferme. "Ça n'arrête pas", s'exclame-t-il en ce début d'automne 2026. Le maire et agriculteur installé à Pierrefitte-en-Cinglais, près de Clécy et Pont d'Ouilly, mène un projet atypique : la construction d'une retenue d'eau collinaire. Loin de la méga-bassine de Sainte-Soline (Nouvelle-Aquitaine), la future réserve d'eau impressionne tout de même par son caractère unique - c'est le seul ouvrage de cette envergure dans le Calvados - et intrigue par la réflexion derrière sa conception.
Été 2022 déclencheur
Cela fait une décennie que Samuel Courvallet est revenu sur la ferme familiale. Avant, il exerçait comme dentiste équin - il s'est en partie formé aux États-Unis et enseignait en école d'ostéopathie à l'Université de Brighton en Angleterre. Titulaire d'un BTS Acse, il est revenu en 2016 pour des raisons de santé et de rythme. L'exploitation est spécialisée en grandes cultures (110 ha) - blé, orge, colza, tournesol et lin d'hiver - et arboriculture. "J'ai 28 ha de vergers basses tiges avec onze variétés différentes", résume-t-il.
En 2022, la canicule sévit. "C'est à partir de ce moment que je me suis posé la question de la retenue collinaire et que j'ai balayé beaucoup de solutions", se souvient-il. Dans le cadre de la loi sur l'eau, il mandate un bureau d'études pour constituer un dossier, déposé auprès de la Direction départementale des territoires et de la mer (DDTM). Le dossier est jugé conforme en juillet 2025 et les travaux démarrent au printemps 2026 après les périodes réglementaires d'affichage sur le site de la préfecture. Le projet est financé à 50% par l'État.
Moins 50 % de production
L'exploitation compte deux forages, qui alimentent le système d'irrigation en goutte-à-goutte des vergers. "Le goutte-à-goutte est une irrigation qui est hyper pointue. Il n'y a pas de perte d'eau : elle est apportée pile à l'endroit où elle est nécessaire. Mais l'installation a ses limites. Cet été, sans pluie, j'ai perdu 50 % de ma production. J'avais replanté de jeunes arbres. Beaucoup sont morts malgré l'arrosage au pied. Certains pommiers sont en train de refleurir. Les feuillages sont complètement décalés. On a aussi eu beaucoup de pommes qui ont eu des coups de soleil", relève Samuel Courvallet, qui anticipe autant qu'il peut avec des apports foliaires et l'application de talc.
Face aux épisodes de sécheresse, Samuel Courvallet cherche donc à sécuriser son approvisionnement en eau. Le bureau d'études a évalué le bassin versant et déterminé la capacité de la future retenue : 40 000 m³. Le dossier, "épais de 78 pages", s'appuie sur des analyses de sols et de zones humides, ainsi que sur les données de pluviométrie.
Une recharge encadrée
"C'est une réserve d'eau collinaire qui capte les eaux de ruissellement du bassin versant, détaille l'agriculteur. Le fonctionnement est encadré : l'eau peut être captée du 15 octobre au 15 juin uniquement. Durant la période estivale, un bypass permet aux éventuels excédents de rejoindre leur écoulement naturel vers l'Orne. La profondeur de la retenue est par ailleurs limitée à 1,80 m afin de ne pas interférer avec les eaux souterraines. Une membrane et un système de drainage doivent également empêcher les remontées d'eau depuis les nappes." Le volume de 40 000 m³ constitue une capacité maximale, non un objectif de consommation. "Il est possible qu'une année je consomme 15 000 m³, sans en utiliser autant l'année d'après", explique Samuel Courvallet. L'enjeu est de conserver en hiver une partie de l'eau qui ruisselle naturellement sur ses terres afin de la mobiliser durant les périodes sèches. "Quand il pleut, ça déborde sur le champ. Je trouvais utile de récupérer cette eau, plutôt qu'elle aille à la mer", déclare-t-il naturellement.
Des opposants inquiets
Pour plusieurs associations environnementales, le principe ne va pourtant pas de soi. Le Groupement régional des associations de protection de l'environnement (GRAPE), soutenu par France Nature Environnement Normandie, le Comité régional d'étude pour la protection et l'aménagement de la nature en Normandie et la Ligue pour la protection des oiseaux Normandie, conteste le projet auprès du préfet, pointant des incohérences sur la hauteur de l'ouvrage - niées par la DDTM - dénonçant un possible conflit d'intérêt, M.Courvallet étant maire.
Cette retenue cristallise à elle seule un débat qui dépasse largement les limites de la ferme : le devenir de l'eau et ses usages. "Le fait d'optimiser et de stocker les excédents d'eau d'hiver va être une nécessité, même en Normandie. Certaines agences ont fait supprimer un certain nombre de barrages, sur des cours d'eau et des fleuves, du Calvados. On a perdu une partie de la capacité à freiner et à stocker naturellement l'eau", relève Jean-Yves Heurtin, président de la Chambre d'agriculture départementale. Selon lui, d'autres destinations que l'irrigation sont possibles. "Dans une logique de multiusages, on va avoir besoin de faire des réserves avec ces excédents d'eau de surface hivernaux, dans l'intérêt collectif : pour constituer des réserves incendie, plutôt que d'utiliser de l'eau potable, pour alimenter l'industrie agroalimentaire à certaines périodes, etc.", tranche-t-il.