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Récit
[ANECDOTE] Quatre générations de Martin et trois sécheresses d'installation

Francis Martin est adhérent à la FDSEA depuis toujours. Installé en 1976 sur une ferme laitière du Pays d'Auge, à Saint-Pierre-des-Ifs, avec son épouse Elianne, il porte avec lui une histoire de famille peu commune : sur cette même exploitation, trois générations se sont installées, et trois fois, l'installation a coïncidé avec une sécheresse. La quatrième génération est installée elle aussi sur la ferme familiale.

Francis Martin s'est installé en 1976, année de sécheresse.
Francis Martin s'est installé en 1976, année de sécheresse.
© FDSEA 14

1921, la Seine à pied

Tout commence avec les grands-parents de Francis, René et Berthe qui s'installent à Saint-Pierre-des-Ifs en 1921. Une année de sécheresse sévère, restée gravée dans la mémoire familiale. " On traversait la Seine à pied, me racontaient mes grands-parents ", se souvient Francis. Des rivières et des fleuves à sec, et une génération qui n'avait, pour toute aide, que sa propre endurance.

" Pas d'accompagnement, pas d'aide, rien. Il fallait continuer, c'est tout. " Les grands-parents de Francis produisent du lait et le transforment en pont-l'évêque, fromage emblématique d'un Pays d'Auge qui a toujours vécu de son lait autant que de son fromage.

1947, une installation après la guerre

Le père de Francis, Tobie, reprend la ferme en 1947 ; nouvelle année de sécheresse. Mais avant d'en arriver là, son parcours porte les marques d'une décennie de guerre. Marié en 1939 à Raymonde, il est envoyé au front puis fait prisonnier, déporté en Allemagne où il travaille dans des fermes. 

En 1945, il fait partie de ces prisonniers " libérés " par l'avancée soviétique ; une libération en trompe-l'œil, puisque nombre d'entre eux sont alors réquisitionnés par l'Armée rouge et acheminés plus à l'est avant de pouvoir rentrer chez eux. Ce n'est qu'en 1946 que la France parvient à organiser leur rapatriement : il embarque à Mourmansk pour revenir enfin en France, par bateau, en longeant côtes, mais aussi les fjords de Norvège. " Il en parlait un peu ", confie Francis. " C'est le genre de choses qu'on apprend par bribes, en grandissant, il avait apprécié son retour en bateau et les paysages magnifiques des fjords. "

Lire aussi : Fourrage : quelles solutions face à la sécheresse ?

De ces années perdues, il tire une indemnisation au titre des dommages de guerre, avec laquelle il construit une étable sur la ferme familiale "que j'ai bien connue". Mais son installation, en 1947, se fait donc une nouvelle fois sous une sécheresse. Avec son épouse, il continue de produire du lait et de le transformer en pont-l'évêque. Un problème avec le fabricant de boîtes à fromage viendra plus tard interrompre cette production ; la ferme se tourne un temps vers la crème, avant d'arrêter également cette activité.

1976, la solidarité paysanne

Francis reprend le flambeau en 1976. Troisième génération, troisième sécheresse d'installation. Cette année-là, les éleveurs du secteur en sont réduits à donner des branches aux vaches pour leur apporter un peu de verdure. " On n'avait plus rien à leur donner, alors on coupait des branches. C'était ça ou rien. "

Mais 1976 est aussi l'année d'une mobilisation collective restée dans les mémoires : grâce à la FDSEA et au CDJA de l'époque, Francis part avec d'autres exploitants passer deux semaines à Compiègne et à Brézolles pour botteler et ramener de la paille. Les chargements étaient acheminés par wagons jusqu'à la gare de Saint-Julien-de-Faucon - aujourd'hui fermée. " C'était incroyable, la solidarité qu'il y avait à l'époque ", insiste Francis. " Des agriculteurs de toute la région qui partaient botteler la paille des autres pour la ramener chez nous. On ne comptait pas les heures. "

Lire aussi : Sécheresse 1976 : récit d'un journal savoureux

2026, une autre sécheresse, une même solidarité

Aujourd'hui, le fils de Francis, Laurent, est à son tour installé sur la ferme de Saint-Pierre-des-Ifs. Son installation à lui ne s'est pas faite une année de sécheresse - mais il subit, comme tant d'autres, celle de 2026.

Et Francis retrouve, cette année, un peu de la solidarité de 1976. Un voisin et ami agriculteur a vu 8 hectares de chaume partir en fumée. Aussitôt, les exploitants du secteur sont venus prêter main-forte.

" J'ai revu ce que j'ai connu en 1976 "

" Le voisin a eu ses chaumes brûlés, et tout le monde était là dans l'heure. Ça, ça ne change pas, et c'est tant mieux. "

De 1921 à 2026, la ferme de Saint-Pierre-des-Ifs aura vu passer des sécheresses, une guerre, des reconversions, des ruptures et, à chaque fois, la même chose : des paysans qui continuent et des voisins qui s'entraident. Hugo, le petit-fils de Francis, est aujourd'hui en classe agricole. Désormais, il connaît l'histoire familiale.

Lire aussi : Eté 1976 : la paille de la solidarité

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